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jeudi, juin 20, 2024

Un livre raconte le « génie du régime algérien » et explique sa capacité « à se perpétrer quoi qu’il arrive »

Paru mercredi 16 mars, deux jours avant le soixantième anniversaire des accords d’Evian, qui ont mis un terme à la guerre d’Algérie, « L’Enigme algérienne. Chroniques d’une ambassade à Alger », est un livre publié par les Editions de l’Observatoire. Cet ouvrage de 256 pages a été écrit par l’ancien ambassadeur de France à Alger, Xavier Driencourt. Ce dernier dresse  un tableau sans concession de la relation franco-algérienne. Le régime algérien est, par ailleurs, dépeint avec une précision chirurgicale. Certaines coulisses du sérail algérien sont racontés par celui qui en a été, à deux reprises, à la fois témoin et acteur. Ambassadeur de France à Alger de 2008 à 2012 et de 2017 à 2020, Xavier Driencourt est effectivement le diplomate français qui aura passé le plus de temps en poste en Algérie. 

Profitant de cette précieuse expérience, Xavier Driencourt a consacré dans son ouvrage plusieurs chapitres où il décrypte les forces et faiblesses du régime algérien. Parmi ces forces, nous retrouvons, selon les termes employés par ce diplomate expérimenté, un « génie » caché.

« J’ai toujours pensé que le « génie » de ce dernier résidait dans la différence entre l’apparence et la réalité. L’apparence, c’était une Constitution et un régime politique plus ou moins calqués, « copiés-collés », sur le modèle occidental et notamment français. Un président de la République, élu pour cinq ans, un Premier ministre nommé par lui, deux chambres avec une chambre haute, le Sénat, dont le président assurait, comme en France, l’intérim du président de la République ; un Conseil constitutionnel comme en France, chargé de veiller au respect de la Constitution ; deux ordres de juridiction, comme en France, des tribunaux judiciaires, avec au sommet, une Cour suprême, équivalent de notre Cour de cassation, et des cours administratives chapeautées par un Conseil d’État ; là où nous avons des départements et des préfets, l’Algérie dispose de wilayas et de walis. Une Cour des comptes complète ce dispositif. Les sous-préfets sont là-bas des chefs de daïras. Les ministères sont organisés (parfois avec quelques années de retard) comme leurs homologues français : une direction du Trésor, une direction générale des Impôts, une direction du Budget au ministère des Finances. Le ministre des Finances organisa en 2009 un séminaire sur l’introduction de la Lolf 4 en Algérie ! Il ne manquait plus que la RGPP.
Cette ressemblance administrative est trompeuse mais rassurante. L’étranger qui débarque à Alger, le diplomate européen, est convaincu de comprendre tout de suite : l’ancien colonisateur a laissé sa langue, ses institutions et son système administratif en place, tout fonctionne donc comme à Paris, on a tout compris… ou plutôt, on croit avoir tout compris », confie ainsi Xavier Driencourt dans un long chapitre de son ouvrage dédié aux « décideurs » du système algérien.

Des décideurs qu’il connaît parfaitement bien pour les avoir côtoyés pendant près de 8 ans dans les salons secrets du sérail. Des rencontres, des discussions et des échanges réguliers ont rythmé les relations de Xavier Driencourt avec les dirigeants algériens. Et l’ancien ambassadeur de France à Alger a vite compris que la façade civile du régime algérien est tout simplement trompeuse. « Tout cela est un décor assez rassurant qui fait croire au diplomate européen, à l’étranger, que le « système » algérien n’est rien d’autre qu’une copie, très certainement un peu plus autoritaire, du régime de la Cinquième République », confesse-t-il toujours dans son livre.

« On va donc se présenter aux présidents des assemblées, au président du Conseil d’État, à celui de la Cour des comptes, on rend visite au président du Conseil constitutionnel, aux walis, on prend contact avec les directeurs d’administration centrale, qu’on invite aux fêtes nationales. En un mot, tout cela est finalement assez simple et il suffirait d’avoir à sa disposition un bon Bottin administratif ou un « Who’s who » pour se guider dans les méandres du « système » algérien. Il ne faut pas trois ans pour tout comprendre, trois mois aux esprits affûtés devraient suffire, puisque c’est une copie de la France en miniature ! », explique Xavier Driencourt avant de décrire les véritables maîtres du pouvoir du pays.

« Il faut aussi avoir en tête le rôle et la puissance du fameux DRS dans la société et dans l’administration. Un ancien Premier ministre m’avait un jour fait part de son expérience, comme ministre, et comme Premier ministre ainsi que des limites de fait qui bornaient son pouvoir. Il était, disait-il, littéralement tenu et encadré par un représentant du service de sécurité qui donnait son avis et ses recommandations sur toutes les nominations prévues », révèle ainsi Xavier Driencourt dont l’analyse faite de la nature réelle du régime algérien risque de déplaire fortement à Alger où les nouveaux décideurs sont devenus « allergiques » à toutes critiques formulées depuis l’étranger et notamment depuis… Paris.

Justement, l’ancien diplomate français aujourd’hui à la retraite, n’a pas omis de revenir sur l’évolution actuelle du régime algérien. Et pour lui, le Hirak n’a absolument rien pu changer au fonctionnement de pouvoir « obscur » et « opaque ».

« Ce qui est extraordinaire, c’est qu’au-delà des apparences, le « système » réussît à se perpétrer quoi qu’il arrive. Certains pensent, à tort, que les événements de 2019-2020 ont permis le renversement du « système » et son remplacement par un autre mode de gouvernance, plus libéral », affirme à ce propos Xavier Driencourt qui se donne dans un long passage de son livre à une dissection de la terrifiante capacité de survie du régime algérien.

« En réalité, le « système » a réussi à se rétablir pleinement. Regardons les événements : en décembre 2019, on assistait au triomphe du général Gaïd Salah, célébré par tous comme le sauveur de l’Algérie. Quelques jours plus tard intervenait la mort, naturelle dit-on, de Gaïd Salah, enterré en grande pompe au Panthéon algérien, le « carré des martyrs » du cimetière d’El-Alia, aux côtés de Boumediene et de Ben Bella. Un an plus tard, la parenthèse Gaïd Salah semble bel et bien être refermée : ses enfants sont poursuivis pour diverses malversations, ses opposants sont progressivement et discrètement libérés, le général Mediene (« Toufik ») est sorti de la prison militaire de Blida et, le 2 janvier 2021, est acquitté avec Tartag, son successeur au DRS comme Saïd Bouteflika. Ils peuvent enfin s’expliquer sur ce qui leur était reproché, avoir fomenté un « complot contre l’État » destiné à écarter le chef d’état-major. Le complot n’existe plus… Le général Nezzar, enfin, un des militaires responsables de la répression durant les années noires, coupable lui aussi d’avoir travaillé avec Mediene, rentre en Algérie, dans un avion de la présidence, alors qu’il est en fuite depuis près d’un an. Lui aussi est acquitté alors qu’il était condamné à vingt ans de prison », raconte Xavier Driencourt pour expliquer l’incroyable retournement de situations qui s’était produit en Algérie à partir du décès brutal d’Ahmed Gaid Salah le 23 décembre 2019.

« Tout semble se passer, en cette année 2022, comme si tous ceux qui ont été arrêtés et emprisonnés par l’ancien chef d’état-major décédé, et qui sont les symboles du fameux « système », revenaient au centre du jeu, comme si le « sauveur », Gaïd Salah, était désormais oublié. C’est en réalité, me semble-t-il, le procès du général auquel on assiste avec le retour de ses ennemis, symboles et incarnations du « système », Mediene, Tartag et Nezzar. Le « système » est rétabli dans sa pureté, on sanctionne implicitement Gaïd Salah, qui avait, par ses initiatives, fait cavalier seul et par là même attenté au bon fonctionnement du système en rompant le « consensus » entre les « décideurs » traditionnels. Pas de communiqué, pas de déclaration, là aussi les images suffisent et parlent d’elles-mêmes ; l’opinion publique comprendra », conclut enfin Xavier Driencourt dans ce chapitre dédié aux coulisses secrètes du régime algérien.

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