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vendredi, juin 21, 2024

Octobre 1988-octobre 2020 : les mêmes problèmes se posent pendant 32 ans… en Algérie !

Demain lundi 5 octobre, l’Algérie célébrera le 32e anniversaire des évènements troublants et tragiques de la révolte d’octobre 1988. 32 ans plus tard, les mêmes problèmes se posent toujours avec acuité en Algérie. Le combat des manifestants et émeutiers d’octobre 1988 est toujours d’actualité dans cette Algérie de 2020. Injustice, inégalités sociales, dictature, corruption et emprise des militaires sur le pouvoir, les mêmes problèmes qui se posaient en Algérie en 1988 alimentent toujours… la complexité de l’Algérie de 2020. L’Algérie, un pays qui est resté figé pendant 32 ans en dépit de quelques évolutions notables, mais très éphémères. 

En octobre 1988, de violentes émeutes à travers le pays allaient entraîner l’effondrement du système du parti unique (FLN) qui, avec l’armée, encadrait de manière autoritaire la société algérienne. Une semaine après les troubles, un bilan provisoire faisait état de 500 morts dans le pays (dont 250 à 300 à Alger) et de milliers d’arrestations.

Spontané. «Octobre 88» ébranle profondément l’Etat et la société. Les activistes islamistes ont montré leur importance dans la mobilisation populaire mais ne sont pas les initiateurs du mouvement, largement spontané. A l’autre extrémité, un pôle démocratique tente de se constituer. Un Comité national contre la torture, créé dès fin octobre, réunit universitaires et syndicalistes. Les revendications portent sur la nécessité de réformes profondes du système politique, la fin du parti unique, la garantie des libertés démocratiques. Malheureusement, l’Algérie souffre jusqu’à aujourd’hui d’un cruel travail scientifique sur ces évènements d’octobre 1988 qui ont provoqué une onde de choc inédite dans l’histoire de l’Algérie contemporaine.

Il n’y a  aucun consensus scientifique sur le bilan de la répression militaire et policière ni sur l’étendue des dégâts matériels ni encore moins sur le développement factuel de ces évènements ayant ébranlé le pays. C’est une histoire entièrement sombre que les Algériens peinent encore à raconter.

Les émeutes ont éclaté à partir du 2 au 3 octobre dans les lycées Abane Ramdane (El-Harrach) et les Eucalyptus (Bourouba) dans la banlieue d’Alger, ensuite elles se sont propagées dans la nuit du 4 au 5 octobre dans le quartier populaire de Bab-El-Oued à Alger pour s’étendre rapidement à d’autres grands centres urbains du Nord du pays, notamment Oran, Constantine, Annaba, Sétif et d’autres villes du pays.

Des voitures sont incendiées et des magasins vandalisés. Le 6 octobre, les troubles prennent une ampleur nouvelle lorsque des jeunes décident de s’en prendre à des bâtiments publics : des commissariats, des locaux municipaux et départementaux du FLN, ceux du ministère de la Jeunesse et des Sports, de l’Éducation et des Transports, des souk el fellah (épicerie d’État) sont saccagés.

Le 6 octobre 1988, le régime algérien décrète l’état de siège et selon certaines, plus de 10 000 soldats sont alors déployés à Alger. D’autres sources rapportent un chiffre plus élevé alors que d’autres versions démentent la véracité de ce déploiement massif de militaires. Du 7 au 10 octobre, le courant islamiste va s’emparer de cette révolte populaire pour imposer son influence sur la rue. D’autres courants idéologiques avaient également leurs représentants dans les rues comme le Parti de l’avant-garde socialiste ou le mouvement berbériste.

Le vendredi 7 octobre, après que les foules se soient massées autour des mosquées pour écouter les premières prêches depuis le début des émeutes, les fidèles marchant ensemble vers l’hôpital Mustapha Bacha pour exiger la remise des corps des victimes entreposés à la morgue. Ici et là, des slogans religieux ou dénonçant la répression sont scandés. Un important dispositif sécuritaire a été déployé à l’entrée des mosquées et aux alentours des manifestants, qui finissent par se disperser dans le calme. Les figures de proue religieuses ayant influencé le cours des événements ce jour-là sont Ali Benhadj, jeune prédicateur contestataire de Bab-El-Oued, Ahmed Sahnoun, pionnier de l’islamisme algérien contemporain, et Abassi Madani. Depuis ce jour-là, les polémiques n’ont jamais  cessé d’enfler sur le rôle et l’influence des islamistes sur les évènements d’octobre 1988.

Mais encore une fois, les sources fiables manquent et les témoignages se contredisent. Les scènes de violences décrites par des témoins oculaires sont inouïes.

« A Badjarah, un groupe de jeunes se couchent sur la chaussée pour empêcher les cars d’avancer. Tous les jeunes arrêtés sont acheminés et parqués au niveau de la Coupole (salle omnisport) du 5 juillet. Sans nourriture, la bastonnade même avec des barres de fer. Ceux qui ont été relâchés se sont traînés jusqu’à leurs demeures. Certains d’entre-eux se sont suicidés pour échapper aux vexations, humiliations et tortures. D’autres ont été traumatisés. Dès leur arrivée au commissariat, on commençait à les matraquer. Tous les policiers présents y prenaient part, toute la panoplie de la torture a été utilisée. Les médecins qui ont soignés les blessés ont affirmé que des balles explosives ont été utilisées. La plupart des blessés par ces balles ont dû être amputés », raconte à ce propos un document qui avait circulé pendant longtemps à l’intérieur du Parti d’Avant-garde Socialiste (PAGS), au lendemain des émeutes d’octobre 1988.

Un document dont l’authenticité n’a toujours pas été prouvée jusqu’à aujourd’hui. Ceci dit, il décrit minutieusement les scènes de torture et les dérives sécuritaires qui ont causé des centaines de morts. « Le 10 octobre, à 17h, c’est la boucherie à Bab-El-Oued. Après avoir tiré sur la foule, les policiers et les militaires poursuivent les manifestants dans les rues en leur tirant dans le dos. Le sol est jonché de cadavres. Partout, il ya du sang. Les morts sont parqués dans une pissoire, près du siège de la DGSN. Tous les échos s’accordent à dire que la fusillade a été provoquée par le tir d’un civil qui était parmi les manifestants », révèle encore ce même document. Ces révélations resteront pour toujours mystérieuses et invérifiables en l’absence d’une enquête officielle indépendante et d’un recherche historique approfondie.

Et depuis 1988, les chiffres se suivent et se contredisent. Le premier bilan avancé fait part de 159 morts. Ensuite, d’autres sources ont fait état de 14300 blessés dont 5000 par balles et de 850 morts dont 670 par balles.

Quoi qu’il en soit, malgré son caractère opaque, meurtrier et tragique, octobre 1988 a fait bouger les lignes en Algérie contraignant le régime algérien à procéder à de nombreuses réformes démocratiques. Dés février 1989, l’Algérie se dote d’une nouvelle constitution et à partir de l’été 1989, le multipartisme est lancé officiellement en Algérie. La nouvelle constitution du 28 février 1989 consacre à travers l’article 40 « Le droit de créer des associations à caractère politique est reconnu ».

De 1989 jusqu’à 1991, l’Algérie va connaître deux belles années de libertés publiques, de dynamisme démocratique et de promesses d’un lendemain enchanteur. Le gouvernement de Mouloud Hamrouche (1989 – 1991) était porteur d’un véritable esprit de réformes. Malheureusement, entre le 18 ou le 19 juin 1991, l’Algérie a basculé dans une longue période de terreur qui va saigner le pays. Le processus électoral des élections législatives de juin 1991 qui verra la victoire du Front islamique du salut (FIS), officiellement reconnu le 5 septembre 1989, a été interrompu brutalement et les militants islamistes entrent en affrontement brutal avec l’institution militaire. Ces tensions vont s’exacerber à partir du 26 décembre 1991 à la suite de la victoire écrasante du FIS aux élections législatives, celle qui avait été annulées et reportées en juin 1991.  Le FIS frôle la majorité absolue avec 3 260 000 de voix, soit 47,54 % des suffrages exprimés, et décroche 188 des 430 sièges de l ‘Assemblée nationale. La seule autre formation politique à émerger après le FIS est le Front des forces socialistes (FFS) de Hocine Aït Ahmed qui avec seulement 510 661 de voix remporte 25 sièges au premier tour et se retrouve, pour le second, en ballottage avec le FIS à Alger.

Les résultats seront annulés et le Président Chadli Bendjedid démissionne le 11 janvier 1992 à 20 heures abandonnant ainsi l’Algérie qui va plonger dans une décennie de violences et de tueries sauvages. Les espoirs d’Octobre 1988 ont été déçus et l’Algérie est ravagée par une guerre civile.

32 ans plus tard, il n’y a pas de parallèle à dresser avec la situation politique actuelle du pays. L’Algérie est clairement beaucoup moins meurtrie par des crimes de masse et aucune répression sanglante n’a suivi le Hirak du février 2019. Ceci dit, les deux séquences historiques se rejoignent sur un point : les espoirs démocratiques…amèrement déçus.

Le Hirak de février 2019 fut un mouvement pacifique et civilisé. Pas d’affrontements. Pas de casse ni de destruction de biens publics. L’institution militaire n’a pas sorti les chars et elle a choisi de destituer le président Abdelaziz Bouteflika pour satisfaire une partie des revendications du peuple. Oui, justement une seule partie. La suite des évènements fut totalement surprenante. Arrestations arbitraires, un nombre impressionnant de détenus d’opinion, liberté de la presse muselée et revendications populaires rejetées. Le changement démocratique fut saboté  par le scrutin présidentiel du 12 décembre 2019 qui a imposé un nouveau Président issu… du sérail tant rejeté par le peuple algérien. Et depuis ce moment-là, l’Algérie a sombré une nouvelle fois dans le totalitarisme en enterrant le peu de libertés publiques qui étaient encore autorisées à l’époque d’Abdelaziz Bouteflika.

32 ans plus tard, l’Algérie est toujours figée et se bat contre les mêmes problèmes. Octobre 1988-Octobre 2020, rien, absolument rien n’a changé. Espérons seulement que les démons de la violence ne vont pas rattraper une nouvelle fois cette Algérie qui attend éternellement de respirer dans la démocratie.

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