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samedi, juin 15, 2024

Enquête. Gaz naturel, électricité : le gaspillage des Algériennes et Algériens provoquent des pertes financières colossales

L’Algérie consacre au moins 50 % de son pétrole brut et plus de 60% de son gaz naturel à sa propre consommation nationale et intérieure. Ces quantités considérables d’hydrocarbures pèsent énormément sur les capacités réelles du pays à exporter vers l’étranger ces matières premières très prisées et pour lesquelles de nombreux pays riches sont prêts à payer rubis sur l’ongle leur acquisition ou stockage. Malheureusement, en se privant de ses exportations, l’Algérie gaspille énormément ces énergies précieuses dans des usages domestiques qui ne rapportent aucune valeur au développement économique du pays. Explications. 

Il faut savoir qu’en Algérie au fil des ans, les réseaux de distribution du gaz (64 000 kilomètres en 2010) et de l’électricité (277 918 kilomètres en 2010) se sont considérablement étendus, desservant respectivement 60 % et 99 % de la population depuis 2017.  La consommation nationale de gaz naturel a atteint 39,5 milliards de mètres cubes en 2015, soit une hausse de plus de 5 % par rapport à 2014. « La demande est tirée surtout par les besoins de la pétrochimie et par la demande des ménages », avait reconnu à ce sujet le ministère de l’Énergie depuis 2015  dans son Bilan énergétique annuel.

« Entre 2005 et 2015, la consommation intérieure de gaz naturel a progressé de 5,4 % par an », selon BP Statistical Review of World Energy, l’une des références mondiales plus crédibles en matière de consommation et production de l’énergie à travers la planète. En effet, le bilan statistique du géant britannique BP est une source de données et d’analyses objectives et complètes. Il aide l’industrie, les gouvernements et les analystes à comprendre et à interpréter les évolutions des marchés mondiaux de l’énergie

En 2016, dernière année connue, la progression s’est ralentie mais demeure à des niveaux d’autant plus élevés (+3,3 %) que l’électricité est produite pour l’essentiel en brulant du gaz et qu’elle continue à progresser à vive allure (1,1 % de la consommation mondiale). En 40 ans, entre 1970 et 2010, la consommation par tête a été multipliée par 11, passant de 21,7 mètres cubes par habitant à 233,8 mètres cubes en 2010.

Faut-il, dans ces conditions, continuer à étendre le réseau des gazoducs de distribution
au-delà des régions les plus peuplées du pays ? À plusieurs moments, notamment en
période de faiblesse des cours internationaux, des spécialistes algériens se sont interrogés sur le bien-fondé de cette stratégie. Sans grand effet jusqu’ici compte-tenu de la pression de la population qui s’exerce sur tout le territoire comme on l’a vu au printemps 2018 quand le Premier ministre et le Secrétaire général du principal parti, le Front de Libération
nationale (FLN), se sont disputés l’honneur d’annoncer le lancement de la canalisation
qui dessert la région de Tamanrasset, à l’extrême-sud du pays, à partir des champs d’In
Salah situés à plus de 750 kilomètres au nord.

L’électricité fait l’objet d’une demande croissante avec l’élévation du niveau de vie de la
population urbaine (plus des deux tiers de la population) désireuse de mieux se chauffer l’hiver et de lutter contre la canicule à la belle saison avec une multiplication des climatiseurs. La consommation par tête a augmenté de près de 9 fois en 40 ans, passant de 111,6 kWh en 1970 à 994,4 en 2010. Le confort (réfrigérateurs, machines à laver, fours
électriques…) se répand aussi dans les trois millions de logements construits à partir de 2005 et booste la consommation. En 2015, celle des clients de basse tension (essentiel-
lement les ménages) augmente de 11 % contre +8 % pour l’ensemble (basse, moyenne et haute tensions). Ce dynamisme de la consommation des particuliers oblige à des investissements très importants (3 à 4 milliards de dollars par an) que le consommateur algérien ne finance pas compte tenu de la faiblesse des tarifs. L’État algérien hésite à y mettre un terme en raison de la sensibilité de la population aux hausses même modestes.

On l’a vu en 2017 quand les habitants d’Adrar, au Sahara, se sont mobilisés pour obtenir un rabais pendant la saison chaude pour leurs climatiseurs et ont obtenu gain de cause.

L’Agence nationale pour la promotion et la rationalisation de l’utilisation de l’énergie
(APRUE), fondée en 1985 en pleine crise pétrolière, s’alarme depuis longtemps de la situation : « En moyenne, un foyer algérien consomme entre 1 800 à 2 000 kilowatts-heure/an alors que la norme est de 200 à 250 kilowatts-heure/an. Il consomme aussi le double de la consommation d’un foyer d’autres pays du Maghreb ».

À l’origine de cette consommation excessive est le choix porté par les ménages algériens sur des équipements « énergivores ». Le marché algérien est inondé depuis 2014/2015 climatiseurs et d’autres équipements électriques qui consomment beaucoup d’énergie.

« Les gens sont généralement séduits par des équipements bon marché qui se trouvent être les équipements qui consomment le plus d’électricité et qui coûtent donc plus cher à long terme » explique, en 2015, un de ses responsables de l’APRUE à l’APS. Malgré son ancienneté, le bilan de l’APRUE est modeste, une première expérience d’économie d’énergie en 2012 sur une cimenterie et un « Programme national d’efficacité énergétique (PNEE) » 2016-2030 qui prévoit 93 millions de tep d’économies d’énergie soit l’équivalent d’une demi-année de production et la création de 180 000 emplois.

Le gaz naturel est la principale cible d’économie du programme (81 %) avec l’industrie des matériaux de construction (48 %) et les industries mécaniques et électroniques (22 %). L’APRUE s’est livré à beaucoup d’études, mais les réalisations n’ont pas suivi faute d’investissements publics et privés.

Dans ce contexte, des milliards de dollars sont engloutis chaque année pour la consommation domestique des énergies précieuses comme le gaz naturel sans aucune exploitation industrielle pouvant apporter des emplois et des richesses à l’Algérie. Preuve en est, en 2021, la demande en gaz naturel sur le marché local en Algérie a dépassé les 45 milliards de m3. C’est un seuil très élevé qui va encore augmenter à partir de cette année 2022.

Cette grosse consommation nationale du gaz naturel occasionne des dépenses budgétaires affolantes. Et pour cause, l’Algérie, qui produit son électricité à 99% à partir du gaz naturel, vend cette ressource sur le marché local à 0.24 dollar le MMBTU (Million de BTU), alors qu’elle est facturée entre 7 à 9 dollars le MMBTU sur les marchés étrangers. Cela signifie que la consommation en gaz naturel va coûter à l’Etat algérien en 2021 l’équivalent de plus de 11,2 milliards de dollars. Cet argent, l’Algérie ne pourra jamais le récupérer puisque le gaz naturel est vendu au rabais sur le marché local, à savoir à des prix subventionnés.

45 milliards de m3 est l’équivalent de 1605930654.3419 MMBtu. Il suffit juste de comptabiliser cette énorme quantité de gaz naturel selon les véritables cours mondiaux auxquels sont fixés les prix du gaz naturel sur le marché mondial pour se rendre compte que la consommation intérieure algérienne coûte à l’Etat nettement plus de 11,2 milliards de dollars. Et encore, il s’agit là que d’une estimation qui sous-estime les véritables coûts de l’approvisionnement en gaz naturel au profit des foyers algériens puisque nous n’avons pas calculé les coûts onéreux des réseaux et infrastructures déployés à travers l’ensemble du territoire national pour distribuer le gaz naturel et l’acheminer jusqu’au consommateur final.

Pour rester pudique, les autorités algériennes reconnaissent qu’il s’agit  d’un « grand manque à gagner » pour l’Etat et reconnaissent  de recourir « à l’utilisation rationnelle de ces richesses ». Notons enfin que sur les 10,6 millions clients de Sonelgaz en électricité et les 6,8 millions de clients en gaz, seuls 2 millions de foyers consomment modérément l’énergie, représentant des familles au revenu moyen, alors que 5 à 6 millions de clients consomment l’énergie de manière « irrationnelle », indiquent de récentes statistiques du ministère algérien de l’Energie.

Un gaspillage qui coûte cher, très cher au pays puisque les quantités de gaz naturel consommées localement ne sont pas exportées à l’étranger et l’Etat est ainsi privé de ressources précieuses en devises nécessaires au développement du pays et à ses équilibres socio-économiques. Et si ce gaspillage se poursuit encore dans les années à venir, l’Algérie dilapidera les richesses de son sous-sol et se retrouvera en proie à un appauvrissement dramatique pour les générations futures.

 

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