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mercredi, juin 12, 2024

Décryptage. Vers une 3e guerre mondiale à cause de Taïwan ?

Personne ne semble savoir comment les États-Unis réagiraient si la Chine devait envahir Taïwan. Pendant des décennies, les dirigeants américains ont fait tout ce qu’ils pouvaient pour éluder la question. Puis l’année dernière, en septembre, le président Joe Biden, lorsqu’il a affirmé que les troupes américaines défendraient l’île si survenait une « attaque sans précédent », a paru mettre fin à la politique d’« ambiguïté stratégique » de Washington. Immédiatement après que Biden s’est exprimé, les représentants de la Maison Blanche ont fait marche arrière, assurant que la politique des États-Unis à l’égard de Taïwan n’avait pas varié

Si le traité de sécurité conclu entre les États-Unis et le Japon contraint l’Amérique à la guerre en cas d’attaque du territoire japonais, il n’existe pas de traité de cette sorte avec Taïwan. Si la Chine décidait d’attaquer l’île, il lui faudrait évaluer quelle pourrait être la réponse des États-Unis. Certes, l’ambiguïté stratégique a une fonction dissuasive, mais il reste à savoir si celle-ci est encore convaincante. Car la Chine est beaucoup plus puissante aujourd’hui qu’elle ne l’était lorsqu’elle tenta de libérer Taïwan des nationalistes de Tchiang Kaï-chek en bombardant les îles de Quemoy et de Matsu durant la crise du détroit de Taïwan, en 1958. Les États-Unis étaient encore liés, à l’époque, par un traité de défense mutuelle avec Taïwan et les chefs militaires américains militaient en faveur d’une frappe nucléaire sur la Chine continentale.

Aujourd’hui, la Chine dispose de la première armée du monde, si l’on considère le nombre de soldats, et d’un arsenal nucléaire substantiel. Le président chinois Xi Jinping sait que les États-Unis ne peuvent risquer une guerre nucléaire, raison pour laquelle ils ne sont pas directement intervenus en Ukraine, et cela l’encourage. Si les États-Unis ne souhaitent pas combattre une Russie nettement plus faible, ils n’entreront pas en conflit, a fortiori, avec la Chine.

Un changement politique à la suite des élections présidentielles américaines de 2024 pourrait consolider les espoirs qu’entretient la Chine de parvenir à reprendre Taïwan par la force. Un président républicain, que ce soit Donald Trump ou toute autre figure du parti qui partage son état d’esprit, pourrait opter en faveur d’une politique d’isolement des États-Unis face à des querelles considérées comme mettant aux prises des pays lointains. C’est une bonne raison pour réaffirmer aujourd’hui l’attachement des États-Unis à la sécurité de Taïwan.

Mais Taïwan vaut-elle d’être défendue, y compris au risque d’une guerre dévastatrice. Je pense que oui. Une attaque contre Taïwan serait aussi une agression contre le Japon et la Corée du Sud. S’il lui est permis de dominer les mers de Chine méridionale et orientale, Pékin disposera d’une capacité d’étranglement des économies de ses deux voisins. Si le Japon et la Corée du Sud perdent leur confiance envers la capacité ou la volonté que l’Amérique a de les défendre, Tokyo et Séoul devront soit se soumettre à la domination chinoise soit acquérir des armes nucléaires – et vite. L’une comme l’autre options auraient des conséquences désastreuses.

Vient ensuite la question de l’importance stratégique de Taïwan, qui produit plus de 90 % des semi-conducteurs avancés dans le monde. Une prise de pouvoir de la Chine à Taïpei, et par conséquent du contrôle de l’industrie taïwanaise des puces électroniques, contribuerait à faire pencher l’équilibre en faveur de Pékin, avec des conséquences économiques et stratégiques d’une portée considérable.

Rien de tout cela ne serait un grave problème si la Chine était une démocratie libérale, ou du moins une société relativement ouverte. Ce n’est hélas pas le cas, et c’est peut-être la raison la plus importante pour défendre Taïwan.

Paradoxalement, lorsque les États-Unis étaient obligés de défendre Taïwan, dans les années 1950, l’île était encore gouvernée par un régime oppresseur autocratique ; elle n’était pas la démocratie que nous connaissons aujourd’hui. À l’époque, pourtant, le soutien de l’Amérique à Tchiang Kaï-chek se justifiait : la Chine de Mao Zedong était bien pire. Fort heureusement, malgré la popularité dont Mao jouit un temps parmi les révolutionnaires, pour la plupart dans des pays pauvres après leur décolonisation, ainsi que sur les campus des universités occidentales, les tactiques sanguinaires de Mao ne suscitèrent guère d’enthousiasme dans le monde.

L’actuel modèle chinois est aujourd’hui beaucoup plus crédible. À la différence de l’Union soviétique, le parti communiste chinois est parvenu à tromper les attentes de libéralisation grâce à ses succès économique remarquables, tout en maintenant une dictature léniniste. Ceux qui espéraient une démocratisation pensaient que la combinaison d’une classe moyenne en expansion et d’une économie de marché aurait inévitablement pour conséquence la démocratie. La transformation de la Corée du Sud et de Taïwan, dictatures devenues économies libérales, semblait apporter du crédit à ces thèses. Mais nous savons désormais que le capitalisme peut s’accommoder du « socialisme aux caractéristiques chinoises ».

Le succès de la Chine a inspiré de nombreux autocrates dans les pays en développement, notamment dans ceux où d’importants investissements chinois ont raffermi l’image du régime, présenté comme un partenaire plus efficace, plus fort et plus fiable que les démocraties occidentales souvent brouillonnes et intrusives. C’est une tendance dangereuse, surtout en un temps où les démocraties libérales doivent résister aux assauts, chez elles, des populistes radicaux. Une victoire de Trump en 2024 pourrait galvaniser les dictateurs et les autoritaristes partout dans le monde, et Xi en fait assurément partie.

La férule de l’homme fort est depuis longtemps encouragée en Chine et dans d’autres pays d’Asie par une forme pernicieuse de propagande culturelle. Celle-ci s’appuie sur l’idée, défendue en pratique par Lee Kuan Yew, le fondateur de la cité-État de Singapour, qui en fut longtemps le Premier ministre, que les « valeurs asiatiques » sont incompatibles avec la gouvernance démocratique. Dans les sociétés confucéennes, poursuit le raisonnement, les intérêts individuels doivent être subordonnés à l’intérêt collectif, l’obéissance à l’autorité ne saurait souffrir de remise en cause et l’ordre social prévaut sur la liberté.

Les membres d’une classe moyenne chinoise de plus en plus riche souscrivent souvent à ce point de vue. Le Chinois vulgaire, entend-on dans certains cercles de Pékin et de Shanghaï, n’est pas encore prêt pour la gouvernance démocratique et a encore besoin de la main ferme des autorités pour se maintenir dans le droit chemin.

C’est pourquoi Taïwan importe. L’ire nationaliste mise à part, les dirigeants chinois semblent obsédés par Taïwan car son existence même apparaît comme un démenti au modèle autoritaire chinois. C’est parce que la démocratie taïwanaise pourrait donner aux citoyens chinois de « mauvaises » idées que Pékin souhaite l’écraser, et suivre à cet égard la règle imposée à Hong Kong. Biden s’est maintes fois engagé à protéger la démocratie contre la menace de l’autocratie. S’il est conséquent, il doit faire en sorte que Taïwan demeure libre.

Traduit de l’anglais par François Boisivon

Ian Buruma est l’auteur, pour son ouvrage le plus récent, de The Churchill Complex: The Curse of Being Special, From Winston and FDR to Trump and Brexit (Penguin, 2020, non traduit).

Copyright: Project Syndicate, 2023.
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