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jeudi, juin 20, 2024

Analyse. La Coupe du monde, l’argent et l’amour

La FIFA (Fédération internationale de football association) a trouvé un slogan prétentieux pour la Coupe du monde qui se déroule actuellement au Qatar : « Le foot unit le monde ». Dans une vidéo, elle fait ânonner ces mots dans leur langue maternelle par Messi qui est argentin et par Neymar qui est brésilien. Mais est-ce vrai ? Le foot unit-il réellement le monde ? Evidemment pas.

Il n’unit même pas les nations. Au Brésil, les partisans du président sortant, Bolsonaro (soutenu par Neymar) qui vient de perdre l’élection présidentielle, ont adopté les couleurs jaunes et vertes de l’équipe nationale. Cela a irrité les partisans du président Lula da Silva, soutenu par l’entraîneur de l’équipe nationale, Tite, et par l’attaquant aux cheveux décolorés, Richarlison.

L’idée que les événements sportifs unissent les peuples du monde est une vieille obsession qui remonte à la création des Jeux olympiques modernes par le baron Pierre de Coubertin en 1896. Dans son esprit (et dans celui d’une succession sans fin de responsables sportifs), le sport devrait transcender la politique, les tensions internationales et toute autre forme de désaccord. La FIFA elle aussi souscrit au fantasme d’un monde sans politique, dans lequel les conflits se limitent aux terrains de jeu.

La décision d’organiser le tournoi de cette année au Qatar, un minuscule émirat riche en pétrole, sans histoire liée au foot ni preuve d’un intérêt local prononcé pour ce sport, est elle-même politique. L’émir voulait le prestige d’un événement mondial, et le Qatar avait suffisamment d’argent pour l’acheter. De grosses enveloppes auraient été glissées dans la poche des officiels de la FIFA qui disposaient du droit de vote. Et cette fédération a été bien récompensée pour avoir attribué les droits de diffusion à Al Jazeera, la chaîne de télévision qatarie.

De toute évidence, le piètre bilan du Qatar en matière de droits de l’homme, les mauvais traitements infligés aux travailleurs immigrés et les lois qui punissent l’homosexualité n’ont guère gêné la FIFA. Il en a d’ailleurs été de même dans le passé pour les responsables sportifs internationaux à l’égard de sites encore plus douteux : la dernière Coupe du monde a eu lieu en Russie qui était déjà sous le coup de sanctions internationales, et les JO de 1936 ont eu lieu en Allemagne nazie.

Mais le fait que le minuscule Qatar, premier pays arabe à accueillir la Coupe du monde, exerce une telle influence montre à quel point le centre de gravité du pouvoir s’est déplacé depuis quelques temps. La FIFA, comme le Comité international olympique, se plie toujours au pouvoir de l’argent, en précisant que ni les joueurs ni les personnalités européennes présentes ne devaient porter le brassard portant l’inscription « One Love » (Un seul amour). Cette expression de soutien au droit d’aimer qui ont veut et comme on veut a été perçue comme une déclaration politique. Or la FIFA ne permet pas le mélange du sport et de la politique – sauf qu’elle-même le fait.

Il est parfaitement acceptable que des supporters iraniens, saoudiens ou qataris expriment leur solidarité avec la cause palestinienne en brandissant le drapeau palestinien dans les stades de football. Ainsi, alors que la ministre néerlandaise des sports, Conny Helder, n’a pu faire plus que porter un minuscule pin’s « One Love », l’officiel qatari assis à côté d’elle a calmement noué autour de son bras un symbole de soutien aux Palestiniens, un ruban ostentatoire noir et blanc.

Seule l’équipe allemande a protesté ouvertement contre l’interdiction d’exprimer son soutien à la liberté sexuelle en se couvrant la bouche sur une photo de groupe. La FIFA leur a rapidement demandé d’arrêter sous peine de graves conséquences. Toute critique de violation des droits humains au Qatar a rapidement donné lieu à des accusations de racisme, avec le soutien du président de la FIFA, le Suisse Gianni Infantino, qui a rappelé aux Européens les « 3 000 ans » d’impérialisme occidental. Le T-shirt portant les mots « femme » et « liberté » a également été interdit pour ne pas offusquer la théocratie iranienne qui est contestée en Iran même.

Voilà pour l’unité internationale. L’absence d’unité nationale est tout aussi remarquable. Il fallait voir le nombre d’Iraniennes sans voile présentes sur les gradins. Et alors que l’Etat iranien tente de récupérer à son profit les victoires au foot, il fallait voir à Téhéran et dans d’autres villes les manifestants qui protestaient contre le régime applaudir quand leur équipe a perdu face aux USA.

Plus remarquable encore, le refus des joueurs iraniens eux-mêmes de chanter l’hymne national avant leur match d’ouverture contre l’Angleterre. Les gardiens de la révolution les ont menacés de représailles contre leur famille s’ils répétaient cet acte de défi courageux en soutien aux manifestations dans leur pays.

Il y a eu ensuite l’extraordinaire défaite de la jeune équipe allemande qui avait tenté d’afficher ses idées. Comme la plupart des équipes nationales, l’équipe allemande est multiethnique. L’un de leurs joueurs, Ilkay Gundogan, est d’origine turque. Jamal Musiala, leur meilleur milieu de terrain, a un père nigérian. Et le meilleur défenseur allemand, Antonio Rudiger, est musulman et sa mère est originaire de Sierra Leone.

Lorsque cette équipe n’a pas réussi à se qualifier pour le stade des éliminatoires uniquement parce que l’Espagne a perdu contre le Japon, des personnalités de l’extrême-droite allemande ont alors mis en cause le manque de l’esprit de combativité qui serait intrinsèque à l’identité allemande. Des membres du parti d’extrême-droite AfD (Alternative für Deutschland) ont même déclaré que le manque de combativité était dû au désir de l’équipe de porter un brassard portant l’inscription « One Love ». Avant même la Coupe du monde, l’équipe nationale multiethnique a été critiquée dans certains cercles de droite pour ne pas être vraiment allemande.

Le football moderne offre un paradoxe : les équipes nationales attisent les passions lors de démonstrations carnavalesques de chauvinisme. C’est pourquoi les dirigeants nationaux aiment se draper dans les couleurs de l’équipe nationale. Mais passant d’un club européen à un autre, les joueurs eux-mêmes sont souvent amenés à faire équipe commune, parlent plusieurs langues et entretiennent fréquemment des relations amicales en dehors du terrain. Ils sont en quelque sorte le contre-modèle vivant du nationalisme. Ils constituent une élite extrêmement fortunée et véritablement cosmopolite – précisément celle que les populistes de droite se plaisent à haïr.

Alors que la Coupe du monde n’unit personne d’autre, d’une certaine manière les stars du foot apparaissent unies. C’est peut-être l’explication du slogan de la FIFA. Choisir « C’est l’argent qui fait tourner le monde » eut été un peu trop honnête.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz

Le dernier livre de Ian Buruma s’intitule The Churchill Complex: The Curse of Being Special, From Winston and FDR to Trump and Brexit (Penguin, 2020).

Copyright: Project Syndicate, 2022.
www.project-syndicate.org

 

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