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lundi, juin 24, 2024

Enquête. Promoteurs immobiliers : Annaba, capitale de la mafia du foncier

Les catastrophes liées à la réalisation anarchiques de promotions immobilières sont toujours d’actualité à Annaba, considérée, à plus d’un titre, comme la capitale de la mafia du foncier.

Cette ville côtière, suffisamment loin d’Alger, a toujours été la proie des prédateurs en tout genre, mais c’est surtout sous le « règne » de Mohamed El Ghazi (aujourd’hui condamné à 10 ans de prison) qu’un pillage orchestré et décomplexé des assiettes foncières de la ville a vraiment débuté. Boudjemaâ Talaï, Baha Eddine Tliba et ses tout puissants associés et bien d’autres « notables » et pontes, dont beaucoup sont aujourd’hui derrière les barreaux, ont ainsi profité des largesses du Wali pour s’accaparer des terrains convoités et très bien situés. Certains terrains agricoles, forestiers ou destinés au développement des projets touristiques ont même été détournés de leur utilité première, violant ainsi les lois de la République en vigueur.

Après le soulèvement populaire du 22 février 2019, suivie d’une vague d’arrestations ayant conduit une bonne partie de la Issaba en prison, les citoyens d’Annaba avaient le droit d’espérer un changement radical. Mais les vieilles pratiques ont la peau dure et le pillage se poursuit ; moins tape à l’œil et plus discret certes, mais toujours ancré.

Les répercussions et les séquelles des anciennes pratiques sont quant à elles toujours visibles. Pas plus loin que la semaine dernière, deux glissements de terrains ont eu lieu au niveau de deux sites différents et à moins de 24 heures d’intervalle. Le point commun entre les deux sites c’est la présence de chantiers de réalisation de promotions immobilières à proximité. Au niveau de Sidi Aïssa, sur les hauteurs de la ville d’Annaba, où des dizaines de promoteurs activent en ce moment, une petite averse a vite fait de provoquer un affaissement de terrain, qui aurait pu provoquer une catastrophe. En effet, l’heure tardive à laquelle s’est produit l’incident a fait en sorte qu’il n’y ait personne sur la route où des dizaines de tonnes de terre et de roches sont venues s’écraser. Le deuxième glissement de terrain s’est produit au niveau du quartier résidentiel de Mont Plaisant, constitué principalement de maisons coloniales et de villas, où un promoteur est venu ériger un bâtiment de plus de 6 étages.

Avant même que le promoteur ne commence à démolir l’une des villas du voisinage qu’il avait achetée pour la remplacer par une promotion immobilière, le voisinage s’était opposé à une telle décision à travers de nombreux écrits et pétitions destinés aux différents responsables locaux. Mais leurs doléances sont restées sans suite. Le permis de démolition tout comme le permis de construire ont fini par être accordés audit promoteur. Cette situation a conduit à un glissement de terrain qui a entrainé la chute, une dizaine de mètres plus bas, de la quasi-totalité de la clôture d’une maison, ainsi qu’une partie du jardin.

Le maire s’est déplacé sur les lieux pour stopper les travaux, tout en indiquant que le promoteur avait violé toutes les règles de sécurité, y compris la réalisation d’un mur de soutènement pour protéger son environnement immédiat. Deux mises en demeure lui auraient été adressées auparavant, mais celui-ci n’en avait que faire. Mais la question que tout le monde se pose à Annaba est la suivante : comment un permis de construire a pu être délivré dans ces conditions ?

Face aux voisins, le maire d’Annaba y a répondu à demi-mots, en affirmant que ses services étaient dans une situation plus que délicate. Pour lui, si le fameux document est délivré et qu’il y a problème, ses services sont les premiers à être pointés du doigt, alors que s’il refuse de délivrer lesdits permis de construire, il sera accusé de bureaucratie et d’entrave au développement local et à l’investissement. Autrement dit, le P/APC est entre le marteau et l’enclume.

 

De nombreux antécédents

 

Ces deux glissements de terrain font partie d’une longue série d’infractions et de catastrophes souvent évitées de très peu, mais pas toujours… Ainsi, les infractions d’un promoteur au niveau de Bouhdid avaient participé, en 2019, à l’amplification des inondations qui ont fait 4 morts et beaucoup de dégâts matériels. «A Bouhdid, par exemple, le terrassement d’une assiette de terrain devant servir à la réalisation d’une promotion immobilière, située sur le lit mineur de l’oued Bouhdid, a provoqué la sortie de l’oued de son lit naturel. Ce qui a provoqué les inondations au niveau de la cité 5-Juillet», déclarait la direction des ressources en eau de cette wilaya, quelques jours après le drame.

«Ce promoteur n’est pas le seul responsable, puisqu’un grand nombre d’entre eux laissent leurs débris et décombres non loin des chantiers, sans prendre la peine de les évacuer ailleurs. Ces matériaux se retrouvent, après les chutes de pluies, emportés par les cours d’eau et finissent par obstruer les voies d’évacuation des eaux pluviales. Ce qui augmente les risques et l’intensité des inondations», avait-on encore expliqué. Même les morts n’échappent plus aux pratiques d’entrepreneurs sans foi ni loi. Deux cimetières ont été profanés en 2017 et 2019 par deux promoteurs ; celui de Zaghouane et de Valmascort.

Le même scénario s’est répété à deux reprises, conduisant à un glissement de terrain qui déterra les sépultures des personnes qui y sont enterrées. Obligeant leurs proches à les enterrer une seconde fois, alors que beaucoup d’entre eux n’avaient pas fini de faire leur deuil. Pour ne citer que ces quelques exemples.

Atteinte au patrimoine local

Les Annabis, eux, dénoncent une atteinte méthodique et organisée contre le patrimoine local mais aussi et surtout contre l’urbanisme et la beauté de leur ville. Mais la démolition des bâtisses qui font partie du patrimoine d’Annaba ne semble aucunement gêner les walis, qui ne connaissent pas la valeur du patrimoine architectural et culturel de la ville, qui ne sont que de passage à Annaba et pour qui cette wilaya n’est qu’un lieu de transit ou un tremplin vers des « postes supérieurs ». Même la célèbre villa Salvatore Colli, construite dans les années 1850 et considérée comme un chef d’œuvre architectural n’a pas échappé à ce phénomène. Devant la facilité avec laquelle les permis de construire sont cédés, les promoteurs n’hésitent pas à acheter des villas et maisons coloniales qui font tout le charme des quartiers Nord de la ville et qui donne à Annaba son surnom de « Coquette », pour les démolir et ériger à leur place des buildings.

Ce qui défigure complètement la beauté d’un tissu urbain qui était homogène avant l’arrivée du promoteur et donne naissance à des « bidonvilles de luxe » et un tissu urbain anarchique et sauvage. Afin de légaliser ce « trafic », des responsables locaux n’hésitent pas à apporter des modifications au plan d’occupation des sols de certaines zones où il est interdit de bâtir plus de 2 ou 3 étages, et cela en une nuit.

La gestion par des promesses de Gascon

Tout comme les nombreux walis qui se sont succédés à la tête de l’exécutif d’Annaba ou encore de nombreux ministres, Djamel Berrimi, a opté pour la gestion des crises et catastrophes par … Des promesses de Gascon.

En effet, depuis son arrivée à Annaba, il y a plus de 15 mois, le premier responsable de la wilaya d’Annaba a enchaîné les promesses sans pouvoir les tenir. Comme chaque « bon » commis de l’État, M. Berrimi a su vendre du rêve à la population d’Annaba en leur promettant des lendemains meilleurs. Mais ses promesses n’ont jamais connu de concrétisation.

En juillet dernier, le wali d’Annaba, Djamel Eddine Berrimi, avait déclaré la guerre à ce qu’il a qualifié de « promotions anarchiques ». Le wali avait décidé de donner un coup de pied dans la fourmilière en s’attaquant au dossier, ô combien délicat de l’urbanisme. Il avait ainsi fustigé les conditions d’attribution de terrains et de permis de construire défiant toutes les normes urbanistiques en vigueur qui révèlent la concussion entre des promoteurs véreux et certains responsables à plusieurs niveaux de l’administration locale, auxquels il fallait demander des comptes.

Comme au temps du sieur Baha Eddine Tliba et autres parrains de la mafia du foncier, Annaba est toujours victime de la prédation. La décision courageuse prise par le wali d’Annaba, il y a près d’une année, de geler toute nouvelle opération d’octroi de permis de construire permettant la réalisation des projets immobiliers n’a pas tenu le coup et les résultats ne sont toujours pas visibles. Le wali d’Annaba a-t-il fini par comprendre que les prédateurs étaient les maitres des lieux au « far est » algérien ? Ou bien le premier responsable de la wilaya a-t-il juste besoin d’un peu plus de temps pour venir à bout de ce problème épineux ? Des questions qui restent encore sans réponses, compte tenu de la politique d’opacité de nos responsables, un vestige du système Bouteflika qui semble avoir la peau très dure.

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3 تعليقات

  1. A quoi bon d’avoir des ministères, des lois, des règlements, des services de sécurité, des APN, APW, APC si l’oligarchie mafieuse continue à s’imposer par ses pratiques contestées et les lois de la république bafouées, face à des representants de l’état impuissants à juguler le phénomène.

  2. Nos fonctionnaires sont des êtres humains parfaitement corruptibles et pas qu’à Annaba
    Les promoteurs ( je dirais la mafia du foncier) brassaient des milliards de D.A. et se permettaient de s’acheter des commissions d’attributions entières.
    En face de chez mes parents, au début des années 90, un petits parc de jeux pour enfant a été transformé en terrain constructible puis attribué à un ancien ministre qui y a construit un immeuble d’habitation