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mercredi, juin 19, 2024

Enquête. Comment les dispositifs de pré-emploi ont fourni des travailleurs précaires aux administrations algériennes

Pour lutter contre le chômage et la misère sociale, l’Algérie avait mis en place des dispositifs de pré-emploi (temporaires) relevant du secteur du Travail et de celui de la Solidarité nationale. Or, force est de constater à la suite de notre enquête que ces dispositifs fournissent des milliers de travailleurs précaires aux administrations algériennes qui les emploient ensuite en contrepartie de rémunérations dérisoires ne leur permettant même pas de vivre en toute dignité. Explications. 

L’un des plus célèbres de ces dispositifs de pré-emploi s’appelle le D.A.I.S, à savoir le dispositif d’Activités d’Insertion Sociale. Il a été créé par décret exécutif n° 12-79 du 12
Février 2012 modifiant et complétant le décret exécutif n°09-305 du 10 septembre 2009. Il vise l’insertion des personnes en situation de précarité sociale (notamment ceux issus des déperditions scolaires) âgées entre 18 et de moins de 60 ans, dans des postes d’emploi temporaires générés par des travaux ou services, d’utilité publique et sociale, initiés par les collectivités locales, les services techniques des secteurs ainsi que d’autres partenaires du développement local (entreprises publiques et privées, artisans secteur privé, établissements et institutions intervenant dans le domaine social et des services).

La durée d’insertion est fixée à deux années renouvelables deux fois. -L’indemnité est fixée à 6000DA/mois et les jeunes insérés peuvent bénéficier d’une formation compatible avec les tâches qui leurs sont confiées, au sein de l’organisme d’accueil ou dans un établissement de formation professionnelle agrée. Les bénéficiaires du dispositif D.A.I.S., ouvrent droit aussi aux prestations d’assurance sociale en matière de maladie, de maternité, d’accident de travail et de maladie professionnelle, conformément à la réglementation en vigueur.

En résumé, le  DAIS concerne les personnes en situation de précarité sociale qui sont dans des postes temporaires comme notamment des femmes de ménage dans les cantines scolaires, le personnel dans les structures de nettoiement et certains employés au niveau des guichets qui perçoivent moins de 6 640 DA et qui ne bénéficient que d’une couverture de santé.

Il s’avère que ce dispositif a fourni des milliers de travailleurs corvéables à merci pour les administrations algériennes. Preuve en est, nous avons pu obtenir  au cours de nos investigations des documents officiels qui retracent l’évolution des placements décidés dans le cadre du DAIS. Ains, en 2016, pas moins de 527 581 algériennes et algériens ont pu bénéficier des dispositions du DAIS. Ce chiffre monte jusqu’à 530 097 en 2017 et continue d’augmenter jusqu’à 601 404 en 2018. C’est dire que le pré-emploi attire de très nombreux chômeurs algériens qui souffrent de la détresse et misère sociale. Sauf que ce pré-emploi rime avec emploi précaire en raison de sa rémunération qui ne permet même pas de combler les besoins les plus élémentaires d’un citoyen algérien.

D’autre part, ces emplois précaires n’apportent aucune perspective professionnelle réjouissante car ils relèvent de secteurs bureaucratiques n’offrant aucune formation sérieuse ou un savoir-faire concret permettant plus tard d’accumuler des compétences indispensables pour de véritables carrières professionnelles.

Et pour cause, la majorité écrasante des emplois du DAIS sont destinés aux administrations publiques. Celles-ci forment effectivement près de 60 % des placements cumulés dans le cadre du DAIS. De 2016 jusqu’à 2018, plus de 978 mille algériennes et algériens ont été intégrés par le DAIS au sein des administrations algériennes et leurs annexes. Un chiffre colossal qui constitue en vérité le reflet d’un véritable gâchis économique car ces travailleurs, des jeunes pour la plupart d’entre eux, vont subir la précarité salariale sans affûter leurs compétences socio-professionnelles pour une véritable insertion dans le marché du travail.

L’Education nationale est le deuxième secteur qui absorbe les travailleurs précaires du DAIS avec un taux de placement qui varie de 16 jusqu’à 20 % des bénéficiaires de ce dispositif de pré-emploi. Plus de 294 mille algériennes et algériens ont été placés au sein des établissements scolaires par le dispositif DAIS de 2016 jusqu’à 2018.

La santé publique est le 3e secteur qui absorbe le nombre important des employés du DAIS avec un taux de placement qui varie de 4 jusqu’à 7 %. De 2016 jusqu’à 2018, ce sont pas moins de 92 mille algériennes et algériens qui ont été placés par le DAIS dans les divers services de l’Education Nationale.

A maintes reprises, les employés du DAIS enclenchent des grèves pour exiger leur titularisation comme des travailleurs à part entière afin de s’émanciper de ce statut d’employés précaires qui les accablent au quotidien. La dernière grève a été observé dans la wilaya de Tizi-Ouzou en mai et novembre 2021.

En plus de son inefficacité avérée, cette politique du pré-emploi précaire coûte énormément d’argent à l’Etat algérien. En 2018, pas moins de 22,3 milliards de Da ont été dépensés pour prendre en charge les pré-emplois proposés à plus de 601 mille personnes. De 2016 jusqu’à 2018, ce sont plus de 74,9 milliards de Da qui ont été dépensés pour financer le dispositif du DAIS, soit l’équivalent de 510 millions d’euros. Un budget colossal qui a servi uniquement à aggraver la précarité des chômeurs algériens sans leur offrir la moindre solution viable. Un véritable contre-sens.

Signalons enfin que fin février 2022, les autorités algériennes ont annoncé que les dispositifs de pré-emploi (temporaires) relevant du secteur du Travail et de celui de la Solidarité nationale seront unifiés avec des contrats à durée indéterminée, à la faveur de l’instauration de l’allocation chômage. Il est prévu ainsi que les contrats des personnes inscrites au DAIS « vont être reconvertis à la faveur d’un relèvement de salaire avec 6 900 DA en plus par mois, en sus d’une prise en charge au niveau de la CNR (Caisse nationale des retraites) » et le DAIS (dispositif géré par le ministère de la Solidarité nationale) devrait disparaître d’ici juin prochain.

 

 

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