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samedi, juin 22, 2024

Analyse. Comment le terrain géopolitique est en train de changer en Asie du Nord-Est

Le terrain géopolitique est en train de changer en Asie du Nord-Est, et les deux grandes démocraties de la région, Japon et Corée du Sud, prennent fort heureusement une direction similaire. À condition d’un leadership stratégique prudent à la fois à Tokyo et Séoul, l’inimitié historique entre les deux pays pourrait enfin appartenir définitivement au passé, et la sécurité dans la région indopacifique s’en trouver renforcée.

Le catalyseur de cette atténuation des frictions diplomatiques bilatérales – qui remontent à l’avant Seconde Guerre mondiale – réside dans l’investiture de Yoon Seok-youl (aucun lien de parenté) à la présidence de la République de Corée, en mai dernier. Avec l’arrivée de Yoon à la tête du pays, la poursuite d’un « équilibre » chimérique entre les relations avec la Chine et les relations avec les États-Unis – auparavant axe central de la politique étrangère sud-coréenne – a en effet cédé la place à une évaluation plus lucide des besoins de sécurité du pays.

L’invasion russe en Ukraine a sonné un réveil brutal pour Yoon, comme pour de nombreux Sud-Coréens sur l’ensemble du spectre politique. La Chine et plusieurs autres pays soutenant effectivement le comportement criminel du président russe Vladimir Poutine, la guerre a remis en question l’ensemble de l’architecture de la sécurité internationale. Ajoutez à cela une menace nucléaire nord-coréenne croissante, l’intensification de la rivalité sino-américaine, le risque de voir la Chine imiter l’invasion russe en intervenant à son tour contre Taïwan, et Yoon ne peut alors que se rendre à l’évidence de la nécessité pour la sécurité nationale sud-coréenne de nouer des liens plus étroits avec les États-Unis et le Japon.

Mais si les États-Unis et le Japon occupent désormais davantage d’espace dans l’esprit des stratèges sud-coréens, le gouvernement de Yoon ne renonce pas pour autant à ses relations avec la Chine. Au contraire, il demeure concentré sur l’atténuation des tensions, et sur la sécurisation du soutien chinois dans la maîtrise de l’imprévisible dirigeant nord-coréen Kim Jong-un. À la différence toutefois de son prédécesseur Moon Jae-in, Yoon ne considère pas que la Corée du Sud doive instaurer un faux sentiment de distance par rapport aux États-Unis pour faciliter ses relations avec le président chinois Xi Jinping.

Aux yeux de Yoon, admettre les nouveaux besoins de sécurité nationale de la Corée du Sud signifie adopter une position diplomatique plus active et plus ouverte sur l’extérieur. Le président sud-coréen entend faire de son pays un acteur incontournable du maintien de l’ordre international, plutôt qu’une puissance régionale réduite à des préoccupations de relations dans la péninsule coréenne.

L’un des problèmes de Yoon, lui qui ne l’a emporté sur son adversaire électoral de gauche que d’une marge de 0,74 %, réside dans le degré de soutien politique domestique en faveur d’une réorientation majeure de la politique étrangère du pays. Compte tenu d’un système politique sud-coréen du tout au vainqueur, dans lequel les présidents sont limités à un unique mandat de cinq ans, beaucoup craignent que tout changement important de politique étrangère soit totalement inversé dès 2027. À quatre ans de cette prochaine élection présidentielle, Yoon dispose toutefois encore de temps pour créer un consensus, s’il y travaille intensément.

Ainsi, aussi conséquente que puisse se révéler la réorientation stratégique de la Corée du Sud sous la présidence de Yoon, cette réorientation demeurera fragile tant qu’elle n’aura pas été institutionnalisée, à la fois en Corée du Sud et chez les alliés du pays, en premier lieu desquels le Japon et les États-Unis. C’est la raison pour laquelle le gouvernement de Yoon, plutôt que d’attendre que le Japon effectue le premier pas (choix souvent privilégié dans la diplomatie sud-coréenne), tend cette fois la main pour raviver les liens chaleureux qui caractérisaient la relation entre le président sud-coréen Kim Dae-jung et le Premier ministre Keizo Obuchi de 1998 à 2000.

Espérons que cet effort portera ses fruits. La solidité de cette relation bilatérale dépend pour autant en fin de compte de la relation trilatérale entre le Japon, la Corée du Sud et les États-Unis, et ces trois pays peuvent accomplir encore bien davantage pour consolider leurs liens. Les spécialistes présents lors d’une conférence trilatérale organisé par la Mansfield Foundation, l’été dernier, ont formulé plusieurs dizaines de recommandations politiques. Des rencontres pourraient par exemple être organisées régulièrement entre les ministres de la Défense et les ministres des Affaires étrangères des trois pays (« sommets 2+2+2 ») afin de bâtir la confiance, d’améliorer la coordination des politiques, et d’élaborer des réponses plus efficaces face à des risques partagés, tels que la menace sécuritaire représentée par la Corée du Nord.

Des initiatives conjointes de construction de la confiance pourraient également être menées dans plusieurs secteurs stratégiques de la recherche et développement, tels que les semiconducteurs de nouvelle génération, les technologies aérospatiales, les communications 5G et 6G, l’intelligence artificielle, ou encore l’informatique quantique. L’US National Science Foundation, l’Organisation japonaise de développement des nouvelles énergies et technologies industrielles, ainsi que la Fondation nationale coréenne pour la recherche, pourraient coordonner l’ensemble de leurs efforts dans ces domaines.

Les relations de population à population sont tout aussi essentielles entre les trois pays. Les programmes d’échange, par exemple – notamment pour les jeunes, les personnalités médiatiques et autres « influenceurs » – peuvent contribuer à créer une communauté partagée, ainsi qu’à bâtir un plus grand soutien du public en faveur d’un approfondissement de l’alliance trilatérale.

Plus largement, la Corée du Sud doit également renforcer sa participation aux institutions et réseaux multilatéraux, afin de pouvoir travailler avec d’autres États à la fourniture de biens publics mondiaux, à l’atténuation des difficultés sur les chaînes d’approvisionnement, ainsi qu’à la résolution d’autres problématiques planétaires. La plus importante organisation qu’il s’agirait pour la Corée du Sud de rejoindre réside sans doute dans le groupe des démocraties indopacifiques appelé Quad, qui se compose de l’Australie, du Japon, de l’Inde et des États-Unis.

Bien que le Quad manque actuellement de la volonté politique nécessaire pour s’étendre, l’opportunité d’y faire entrer la Corée du Sud ne saurait être manquée. La Corée du Sud doit également œuvrer activement pour son entrée au sein d’autres réseaux multilatéraux essentiels, parmi lesquels le G7 ; l’initiative de Cadre économique indopacifique du président américain Joe Biden ; l’Alliance Chip 4 (États-Unis, Japon, Corée du Sud et Taïwan) proposée afin de renforcer le contrôle et l’accès à la production de semiconducteurs ; ainsi que l’Accord global et progressif pour un Partenariat transpacifique, important bloc commercial transpacifique.

Un leadership solide et tourné vers l’avenir, de la part de la Corée du Sud et du Japon, sera nécessaire pour que ces opportunités puissent être saisies, ainsi que pour mobiliser de plus larges réseaux régionaux et mondiaux. De même, et comme souvent, le leadership américain sera essentiel pour maintenir la dynamique actuelle.

La stratégie américaine 2022 de sécurité nationale appelle à investir dans la puissance nationale des États-Unis, ainsi qu’à un alignement avec les alliés et partenaires de l’Amérique afin de remporter la compétition contre la Chine, et de maîtriser la Russie. En revanche, l’administration Biden ne dispose pas à ce jour d’un plan effectif consistant à rassembler alliés et pays partageant les mêmes valeurs derrière des objectifs de sécurité partagés.

Parmi les raisons à cela, les États-Unis échouent traditionnellement à songer à l’impact de leurs politiques domestiques sur leurs intérêts de politique étrangère. La France, la Corée du Sud et plusieurs autres pays expriment par exemple clairement leur mécontentement face à leur exclusion des nouvelles politiques industrielles américaines (telles que les crédits d’impôts prévus par l’Inflation Reduction Act pour les véhicules électriques produits aux États-Unis).

Biden a promis qu’il répondrait à ces inquiétudes. Il doit le faire sans tarder. Les alliances reposent en effet sur la confiance, et la confiance constituera un élément essentiel pour bâtir une alliance de sécurité digne des grandes démocraties asiatiques.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

Yoon Young-kwan, ancien ministre des Affaires étrangères de la Corée du Sud, est professeur émérite de relations internationales à l’Université nationale de Séoul.

Copyright: Project Syndicate, 2023.
www.project-syndicate.org

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