2.200.000 familles nécessiteuses recensées en Algérie : comment mesure-t-on la pauvreté ?

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C’est un chiffre officiel qui a été donné par le communiqué final ponctuant les travaux du Conseil des ministres tenus hier dimanche par visioconférence à Alger. Ce chiffre concerne les 2,2 millions de familles nécessiteuses recensées par les services de l’Etat à travers toute l’Algérie. Un chiffre dont on ne sait absolument rien sur la méthodologie utilisée pour déterminer réellement s’il est fiable ou pas. 

En effet, en Algérie, personne ne sait comment on peut mesurer la pauvreté. Il n’y a officiellement aucune définition officielle adoptée par l’Etat algérien concernant la notion de pauvreté.  En juillet 2018, le représentant de l’Algérie à la session de haut niveau 2018 du Conseil économique et social (ECOSOC) des Nations-Unis M. Rachid Beladhane, a fait savoir qu’il y a que 320 000 Algériens vivant dans l’extrême pauvreté, ce qui représente 0,8% de la population totale en Algérie. « L’extrême pauvreté affecte à peine 0,8% de sa population selon des chiffres de 2016 », a-t-il dit. Pour donner ce chiffre, le représentant de l’Algérie s’est appuyé sur un critère simple et limpide : les personnes qui gagnent moins de 1,9 dollars par jour sont classées dans la catégorie d’extrême pauvreté. Il s’agit d’un critère établit par la Banque Mondiale. En 1981, alors que le seuil international de pauvreté était de 1 dollar par jour en parité de pouvoir d’achat (PPA) – c’est-à-dire en capacité de consommation -, presque une personne sur deux dans le monde était considérée comme étant pauvre. Le seuil de pauvreté utilisé actuellement, et depuis 2014, est placé à 1,9 dollar par jour.

La Banque mondiale a proposé, en 2018, deux nouveaux seuils de pauvreté : le premier, à 3,2 dollars par jour, qui conduit à compter 25 % de pauvres sur la planète, et le second à 5,5 dollars, qui implique près de 50 % de pauvres. Ces nouveaux seuils, l’Algérie ne les utilise pas pour établir ses calculs car à 5 dollars par jour, cela signifie que les personnes ayant un revenu inférieur à 150 dollars par mois sont considérés comme pauvres. Or, le salaire minimum en Algérie est fixé à 18 mille Da, soit à peine 140 dollars. Avec ce mode de calcul, des millions d’Algériens peuvent être considérés comme pauvres à cause de leurs très faibles revenus.

En 2015, le très officiel Office National des Statistiques (ONS) avait révélé dans son rapport sur les revenus salariaux mensuels que 1 043 371 de salariés algériens, à savoir 15,6 % des 6 704 536 salariés que compte le pays tous secteurs confondus, sont payés chaque mois 15 000 Da. Cela signifie que ces algériens touchent à peine l’équivalent de 120 dollars par mois. Ils sont donc considérés comme pauvres pour reprendre la méthodologie de la Banque Mondiale.

De nombreux autres Algériens ne sont pas mieux lotis. Ils plus de 2,4 millions d’Algériens qui touchent un salaire variant entre 15 000 et 25 000 DA, soit entre 140 et 195 dollars. Ces compatriotes représentent, précise l’enquête de l’ONS, pas moins de 36,2 % des salariés !

On le voit bien la pauvreté est très difficile à définir. L’Etat algérien réfute ses critères internationaux parce qu’ils estiment que les Algériens profitent des transferts sociaux évalués à près de 18 milliards de dollars par an, à savoir les subventions accordées aux produits de première nécessité. Un pauvre ne crève donc jamais de faim en Algérie. Alors d’où vient-elles ces 2,2 familles nécessiteuses qui ont besoin d’une allocation de solidarité pour passer le mois sacré du Ramadhan ?

Nul le sait car l’Etat algérien ne dévoile pas les critères qu’il utilise pour distinguer le nécessiteux de l’aisé. En Tunisie, les autorités travaillent depuis juillet 2019 sur un modèle de ciblage optimal des pauvres par le programme d’assistance sociale. Il s’agit des indicateurs régionaux et sociodémographiques, fortement corrélés avec le niveau de vie des familles. L’identification des indicateurs régionaux et sociodémographiques liés au niveau de vie des familles nécessite l’exploitation des enquêtes sur le niveau de vie des ménages.

Ceux-ci incluent des informations sur le niveau de dépenses et de consommation, sur les conditions de vie (type de logement, possession de biens durables…) ainsi que sur les caractéristiques sociodémographiques des familles (âge des différents membres, niveau d’éducation, statut vis-à-vis du marché du travail, catégorie socioprofessionnelle, etc.). A l’aide de ces informations, il est possible d’établir le degré d’association entre le niveau de vie (souvent mesuré par le niveau de consommation par tête du ménage), d’une part, et les indicateurs régionaux et sociodémographiques facilement observables, d’autre part.

L’utilisation des enquêtes de niveau de vie permet, ensuite, d’assigner à chaque caractéristique du ménage un poids qui permet de calculer un score qui mesure son niveau de vie. Un seuil qui délimite le score des éligibles du score des inéligibles est enfin fixé. Ce seuil dépend des ressources déployées pour le programme en question. Plus le volume de ces ressources est important, plus ce seuil est élevé.

En Algérie, ce travail n’est pas du tout accompli et la question de la pauvreté est gérée avec énormément de populisme sans aucune donnée scientifique fiable.

Il aurait, par exemple, judicieux de s’appuyer sur les critères établis par le programme des Nations unies pour le développement (PNUD). Le PNUD définit spécifiquement l’« extrême pauvreté », la « pauvreté générale » et la « pauvreté humaine ». Ainsi, « une personne vit dans la pauvreté extrême si elle ne dispose pas des revenus nécessaires pour satisfaire ses besoins alimentaires essentiels – habituellement définis sur la base de besoins caloriques minimaux […]. Une personne vit dans la pauvreté générale si elle ne dispose pas des revenus suffisants pour satisfaire ses besoins essentiels non alimentaires – tels l’habillement, l’énergie et le logement – et alimentaires ». La « pauvreté humaine », quant à elle, est présentée comme l’« absence des capacités humaines de base : analphabétisme, malnutrition, longévité réduite, mauvaise santé maternelle, maladie pouvant être évitée ».

Les signes de pauvreté des individus sont multiples : la mauvaise santé, la faiblesse ou l’absence d’un revenu, une éducation insuffisante, un logement précaire, un travail difficile, la déresponsabilisation politique, la sous-alimentation, un environnement dégradé, l’insécurité physique, etc. Si les poids respectifs et les relations entre ces différents facteurs ne sont pas encore clairement évalués et démontrés, la multidimensionnalité de la pauvreté fait aujourd’hui consensus. Scientifiques, décideurs politiques et professionnels du développement s’accordent sur le fait que la seule dimension monétaire (le manque de revenu) ne suffit pas à représenter la pauvreté.

Malheureusement, en Algérie, ce débat n’a pas encore eu lieu.  Concernant  enfin l’allocation de solidarité pour le mois sacré de Ramadhan, dont le président de la République a décidé de porter le seuil minimum à 10.000 DA, le ministre de l’Intérieur a fait état de l’achèvement du recensement de 2.200.000 familles, dont les listes sont en cours d’assainissement pour éviter les doubles allocations. Un montant de 22 milliards de DA a été alloué à cette opération.

 

 

 

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