Analyse – La Guerre en Libye et les Alliances de l’Armée Tunisienne.

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Si le grave conflit libyen s’est dernièrement internationalisé sur le plan diplomatique et du point de vue de l’engagement de coalitions militaires étrangères, il n’en continue pas de demeurer l’une des plus grandes préoccupations sécuritaires des pays limitrophes.

La Tunisie, confrontée à une situation doublement délicate sur le plan économique et sociale, se doit de relever l’autre défis qui consiste à faire évoluer ses forces militaires pour la défense du pays, tant en matière de capacités, de renseignements et de ses relations avec les services de sécurité étrangers.

Les tunisiens se rappellent de cette choquante journée du 7 mars 2016, lorsque plusieurs dizaines d’insurgés de l’État islamique arrivant de la Libye voisine, avaient proclamés un Emirat dans la ville frontalière de Ben Gardane. Ce tragique évènement qui a vu l’intervention de toutes les forces armées de la Tunisie, s’est soldé par de nombreuses pertes et avait mis à nu les faiblesses des services de sécurité tunisiennes.

Depuis, les forces armées tunisiennes qui avaient été marginalisées par l’ancien régime de Zine El Abidine Ben Ali au profit des forces de police, ont réalisé d’impressionnants progrès.

L’aide occidentale, et particulièrement celle émanant des Etats Unis d’Amérique, a beaucoup apporté dans le domaine des opérations conjointes et du partage d’informations, mais il reste encore, selon des spécialistes du secteur de la défense, des carences à combler aux niveaux opérationnel et stratégique des capacités de défense de la Tunisie.

Les responsables de la défense du pays devront en priorité réorganiser et équiper les forces militaires des dernières techniques et technologies stratégiques, pour permettre à l’armée de s’adapter au potentiel risque d’un Etat terroriste libyen, déstabilisateur de son économie et de sa sécurité.

Car la contrebande et tous les trafics en provenance de Libye, par-delà les 220 Km de frontières terrestres au sud toujours ouvertes, vont perdurer et resteront une constante préoccupation pour Tunis.

Militaire Tunisien déployé à la frontière sud Tuniso-libyenne

De même, le conflit armé opposant les troupes du maréchal Haftar à ceux de Fayez Serraj s’est étendu aux airs, à travers l’utilisation de drones pour attaquer les troupes aux sols, contraignant l’armée tunisienne à planifier une meilleure couverture et supervision de sa défense aérienne.

D’autre part, les forces armées de la Tunisie restent constamment en d’alerte alerte en interne, face à la menace que constituent ses milliers de djihadistes dont une grande partie est revenue d’Irak et de Syrie…

Tout cela impose à l’armée tunisienne, qui avait passivement soutenu le soulèvement populaire de 2011, une gestion directe des affaires civiles d’une société rurale exsangue et confrontée à des problèmes socio-économiques, qui font le lit de la marginalisation, de la contrebande et de l’extrémisme.

Pour cela, l’armée tunisienne peut s’appuyer sur le capital sympathie populaire issu de son refus de réprimer les manifestants du 14 Janvier 2011 et en s’investissant ensuite dans le rétablissement de l’ordre, alors même que le président Zine El-Abidine Ben Ali avait limogé le patron de l’armée : le Général Rachid Ammar.

Mais, que cela soit la menace libyenne ou les défis internes, l’armée tunisienne est condamnée à se réorganiser en profondeur et réorienter les objectifs de collecte, de traitement et d’analyse du renseignement, surtout depuis la survenue de la traumatisante attaque de Ben Gardane en 2016 par l’État islamique.

L’Agence des renseignements et de la sécurité pour la défense (ARSD), agence de renseignement de la Tunisie, est dotée d’un capital humain et d’analystes bien formés qui doit désormais adapter son action sur ces nouvelles menaces externes, tout en échangeant avec le puissant service des renseignements généraux du Ministère de l’Intérieur, qui couvre les affaires internes tunisiennes.

Et cela n’est pas une mince affaire, au vu de la différence de culture qui prévaut au sein de chaque corps et de la classique concurrence et méfiance entre services de renseignements…

Malgré cela, les exemples de bons résultats d’une coopération réussie existent, comme celle liée à l’embuscade tendue par l’armée tunisienne à des insurgés dans le centre de la Tunisie, et qui après exploitation des téléphones portables saisis a produit des données essentielles qu’elle a transmise aux unités de la Garde nationale tunisienne, qui se trouvaient à proximité de Ben Gardane permettant à ces derniers de découvrir et de mettre hors d’usage une cache d’armes.

Sans cette coordination efficace de ses différents services en matière de défense et sans une vision à long terme de ses besoins en termes de formation et d’équipement, la Tunisie ne sera pas en mesure de répondre aux exigences de sécurité du Pays.

Par ailleurs, la Tunisie reste soumise à une influence américaine démesurée qui s’apparente pour certains décideurs tunisiens à une mise sous tutelle de leur armée et les pousserait à une dépendance technologique et d’équipements inacceptable.

Stratégiquement et culturellement proche de son puissant et solide allié algérien, l’armée tunisienne est restée réticente à la proposition américaine de développement d’un centre d’opérations conjoint (JOC) qui se concentrerait sur l’intégration air-sol, avec un œil sur la menace islamiste dans les montagnes de Chaambi occidentales, pas loin des frontières algériennes.

D’autant que l’excellente coopération militaire Tuniso-algérienne avait abouti en 2014 à nécessaire mise en place d’un centre d’opération militaire et sécuritaire mixte et d’une ligne de contact direct entre les chefs opérationnels militaires.

Ce haut niveau de coopération a déjà permis aux armées des deux pays de multiplier les opérations communes et d’intensifier les échanges de renseignements.

Car la sanctuarisation de la Tunisie est une garantie de stabilité pour toute la région et une nécessité absolue au vu des événements en Libye et des risques sécuritaires dans la région du Sahel, aux frontières sud de l’Algérie.

Dans un autre registre, la coopération entre les deux pays passe également par une aide financière, qui s’est concrétisée à l’occasion de la visite de Kaïs Saïed par un dépôt algérien de 150 millions de dollars dans la Banque centrale tunisienne, mais également par l’engagement du gouvernement algérien à alléger les échéances de paiement de l’approvisionnement en gaz et hydrocarbures.

Les présidents Abdelmadjid Tebboune et Kaïs Saïed

Durant les onze premiers mois de l’année 2019, l’Algérie a exporté vers la Tunisie un peu plus d’un milliard de dollars, alors que jusqu’à la fin du mois d’octobre 2019, les exportations tunisiennes vers le marché algérien atteignaient près de 340 Millions de Dollars.

La Tunisie a par ailleurs attiré près de 3 millions de touristes algériens sur les 9,4 millions de touristes étrangers ayant visité ce pays, selon l’Office national tunisien du tourisme en Algérie (ONTT).

La position des superpuissances étrangères, partenaires sécuritaires de la Tunisie comme les États-Unis, élude le contexte local et régional, mais surtout fait fi des ressources modestes du Pays, exacerbées par l’actuelle récession économique mondiale qui met Tunis dans une situation aussi délicate que dangereuse.

Consciente que la Tunisie a un rôle politique important à jouer dans la résolution de la crise libyenne et dans l’édification d’une stabilité régionale durable, l’Algérie déploie d’intenses efforts diplomatiques, économiques et militaires aux fins d’œuvrer dans ce sens, dans un contexte géostratégique régional transformé et des alliances stratégiques en devenir.

Bachir Outaghani

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