Décryptage. Pourquoi il faut réformer en toute urgence Sonatrach face à la chute brutale des prix du baril de pétrole

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Il y a véritablement péril en la demeure et Sonatrach doit absolument changer son fonctionnement bureaucratique pour résister face à la chute des prix du pétrole qui vient d’être dangereusement accélérée par l’expansion planétaire du coronavirus. Les deux cours de référence, le Brent pour l’Europe et le WTI pour les Etats-Unis, ont ainsi perdu autour de 30% depuis un pic début janvier: ils sont tombés brièvement dans la nuit de dimanche à lundi au plus bas depuis plus d’un an, respectivement sous 50 et 45 dollars le baril. C’est une chute libre qui devrait poursuivre dans les jours et semaines à venir, avertissent les experts. 

L’Agence internationale de l’énergie a révisé en baisse ses attentes concernant la croissance de la demande de brut pour 2020, attendue désormais à 825.000 barils par jour, au plus bas depuis 2011, sous l’effet des conséquences « significatives » du coronavirus. Des conséquences qui vont ébranler totalement les équilibres financiers d’ores et déjà très fragiles de l’Algérie car situation signifie que la Sonatrach produira moins de pétrole et de gaz comme elle exportera beaucoup moins de pétrole et de gaz. Ses recettes en devises vont donc baisser substantiellement ébranlant ainsi le budget de l’Etat algérien qui tire essentiellement sa survie des recettes de nos exportations des hydrocarbures.

L’heure est donc grave. On ne le répétera jamais assez car l’Algérie perd chaque années des milliards de dollars faisant ainsi planer l’ombre de la faillite financière sur le pays. Chiffres à l’appui. Les recettes des exportations des hydrocarbures ont atteint les 24,6 milliards USD fin septembre 2019 contre 29 milliards USD durant la même période en 2018, soit une baisse de plus de 15%. Rappelant que le prix moyen de pétrole algérien avait atteint, fin septembre 2019, les 65 USD/ baril contre 72 USD durant la même période en 2018 soit une baisse de 11%.

Par ailleurs, un déficit de 6,11 milliards de dollars a été enregistré en 2019 par la balance commerciale de l’Algérie, contre 4,53 milliards de dollars en 2018, selon les douanes algériennes. Le déficit marque ainsi une hausse de près de 35% du fait de la baisse des exportations qui sont passées de 41,79 milliards de dollars en 2018 à 35,82 milliards en 2019, , a précisé  début du mois de janvier dernier la direction générale des Douanes citée par les médias algériens. Cela signifie clairement que l’Algérie a gagné à peine 33 milliards de dollars en exportant son pétrole et gaz en devises puisque ses exportations hors hydrocarbures ne dépassent pas les 2,5 milliards de dollars. Avec les conséquences néfastes de la propagation du coronavirus et ses effets sur la consommation mondiale notamment celle de Chine qui pèse plus de 14 % des commandes du pétrole brut mondial, l’Algérie va se retrouver en 2020 avec des recettes en hydrocarbures qui flirtent à peine avec les 20 milliards de dollars ! Une situation chaotique surtout si le prix du baril se maintient pendant longtemps en dessous des 50 dollars.

Certes, cette situation peut s’améliorer, elle peut aussi empirer si l’épidémie du coronavirus tarde à être jugulée en Chine et ailleurs dans le monde.

C’est dans ce contexte totalement explosif que la Sonatrach, le poumon économique du pays, doit absolument faire sa refonte et sa métamorphose pour s’adapter aux nouveaux défis du monde d’aujourd’hui. Une refonte qui doit passer par une totale indépendance vis-à-vis du pouvoir politique qui piétine sur les priorités du business. En effet, Sonatrach est officiellement dirigé par un PDG, et pas moins de 7 vice-présidents, qui sont nommés par décret présidentiel ! Une anomalie dans le monde moderne du management pragmatique et efficace.

Au nom de quoi le pouvoir politique doit nommer et désigner un manager économique ? Ailleurs dans le monde, les PDG des grosses compagnies pétrolières et gazières sont nommés par les membres de leur conseil d’administration qui représentent les intérêts de leurs actionnaires. BP, Total, ENI, ExxonMobil, Shell et d’autres grosses compagnies dans le monde fonctionnent de manière totalement autonome et suivant des critères de rentabilité financière et économique. Aucun pouvoir politique ne peut imposer son agenda au risque de gâchis la logique économique.

En Algérie, c’est la Présidence de la République qui doit nommer tous les hauts responsables de Sonatrach plongeant ainsi notre compagnie nationale des hydrocarbures dans une gouvernance bureaucratique et administrative totalement contre-productive. Sonatrach, ce n’est pas une institution, un ministère ou un département de la fonction publique ! C’est une société qui doit gagner de l’argent et alimente l’économie du pays en devises précieuses. Cette logique arriérée doit disparaître dans les plus brefs délais.

D’autre part, qui siège dans le Conseil d’administration de Sonatrach ? Son PDG, deux représentants du ministère de l’Energie, un représentant du ministère des Finances, un représentant de la Banque d’Algérie, le PDG de Sonelgaz et un représentant de la Présidence de la République ! Sonatrach est beaucoup plus importante que le ministère de l’Energie sur le plan financier et économique, en quoi le représentant de ce ministère peut jouer un rôle déterminant dans les décisions stratégiques de Sonatrach ? Nada. Et dans l’assemblée générale de Sonatrach, la situation est pire. Nous retrouvons dans cette instance hyper-stratégique pour la conduite des affaires de notre seul poumon économique : le ministre de l’Energie, le ministre des Finances, le Gouverneur de la Banque d’Algérie, un haut représentant de la Présidence de la République.

En clair, c’est une assemblée politique digne d’un parti ou d’un organisme dédiée à la politique. Or, Sonatrach, c’est une entité économique et entreprise financière. Ce fonctionnement totalement bureaucratique doit disparaître pour permettre à Sonatrach de gagner une autonomie et une marge de manoeuvre pour la conduite de ses projets économiques qui peuvent rapporter de nouvelles ressources financières à notre Etat.

Comment ça se passe ailleurs ? Chez le géant français Total, par exemple, les membres du Conseil d’administration sont de purs managers et décideurs spécialisés dans les finances et l’économie. Ils n’ont aucune relation avec les agendas politiques ou les officines politiques de l’Etat français. Et même si Total est le symbole de la puissance de la France dans le secteur de l’énergie, l’Etat français n’est même pas actionnaire de cette grosse entreprise qui rapporte chaque année plus de 209 milliards d’euros à la France !

 

Dans le conseil d’administration de Total, il n’y a ni représentant d’un ministère ni un dirigeant bureaucrate d’une quelconque institution de l’Etat. Nous retrouvons, au contraire, des dirigeants diplômés et des businessmans avisés à l’image de Patrick Artus qui est diplômé de l’École Polytechnique, de l’École Nationale de la Statistique et de l’Administration Économique (ENSAE) et de l’Institut d’études politiques de Paris. Il est un ancien du Département d’Économie de l’OCDE (1980) et un ancien patron du groupe bancaire Natixis. Il est par ailleurs Professeur associé à l’École d’économie de Paris. Il est également membre du Cercle des Économistes. Rien à voir avec le parcours médiocre et bureaucratique des membres du Conseil d’administration de Sonatrach.

Quant au PDG de Total, Patrick Pouyanné, c’est un pur enfant de Total et un expert confirmé du pétrole et des questions de l’hydrocarbure. Il est en poste depuis 2015 et il a été nommé par les membres du Conseil d’administration de Total. Sonatrach de son côté, elle change de PDG 3 fois par an ! Comment peut-on diriger avec efficacité et dans de telles conditions une compagnie pétrolière de rang mondial ?

L’Etat français ne se mêle jamais du travail du PDG de Total. Il ne rend compte qu’aux membres du Conseil d’administration de son entreprise et les actionnaires de Total. Justement, qui sont-ils ces actionnaires ? D’abord, les salariés de Total qui possèdent 5 % du capital et 8,8 % des droits de vote, ensuite plusieurs fonds d’investissements comme l’américain BlackRock ou encore JPMorgan Chase and Co, un autre fonds américain ainsi que 450 mille actionnaires individuels qui se partagent 7,6 % des actions. Ces actionnaires investissent de l’argent dans les caisses de Total et permettent au géant français de financer des projets structurels. En vérité, seuls 28,3 % des actionnaires de Total sont français, mais cela n’empêche pas TOTAL de représenter les intérêts de la France et de faire gagner beaucoup d’argent à l’Etat français.

Sonatrach, malheureusement, fonctionne comme une institution politique et demeure otage des jeux du pouvoir algérien empêchant ainsi sa modernisation et son expansion dans le monde. En clair, si Sonatrach adopte les mêmes critères de management que les autres compagnies mondiales, elle fera davantage gagner de l’argent à notre pays puisqu’elle fonctionnera enfin de façon rationnelle et pragmatique.

En Italie, le géant de l’énergie ENI est également totalement indépendant du pouvoir politique.le 9e groupe pétrolier mondial sur la base de son chiffre d’affaires (derrière China National Petroleum, Sinopec, Royal Dutch Shell, ExxonMobil, BP, Total, Chevron et Petrobras), ENI a été partiellement privatisée entre 1995 et 1998. Et l’Etat italien ne détient que 30 % des actions de ce géant du pétrole et du gaz qui gagne chaque année plus de 66 milliards de dollars, soit le double des revenus de Sonatrach.

Comme Total, ENI est dirigé par un conseil d’administration indépendant du pouvoir politique et de l’Etat italien. Et compte aussi de nombreux actionnaires étrangers qui renflouent ses caisses. C’est ce qui fait d’elle une compagnie riche et prospère.

On le voit bien, Sonatrach fonctionne de manière totalement archaique et dépassée. Elle est loin, très loin des normes mondiales du management rationnel. Et face aux nouvelles crises du monde moderne, elle demeure impuissante de trouver des solutions parce qu’elle est dépendante des autorités politiques algériennes. Une absurdité qui menace l’avenir de notre seul poumon économique. Il est urgent de changer ce statu-quo. Comme il est urgent de redonner une nouvelle vocation aux diverses filiales de Sonatrach.

Des filiales qui emploient près de 200 mille travailleurs ! Enorme charges sociales qui rendent les coûts d’exploitation de notre pétrole et gaz beaucoup plus chers que nos concurrents les autres pays producteurs de pétrole ou de gaz. La plupart des filiales de Sonatrach ne sont pas rentables et dépendent des financements de la maison-mère comme la compagnie aérienne Tassili Airlines dont la mauvaise gestion ne produit aucun effet financier positif sur Sonatrach. Le déficit de la compagnie aérienne Tassili Airlines (TAL) se creuse d’une année à une autre. De 2011 à 2012, il est passé de 400 millions de dinars à 750 millions de dinars, à savoir près de 8 millions d’euros. Sonatrach supporte régulièrement ses charges et aucun bilan financier n’est dévoilé régulièrement pour comprendre ou mesure l’étendue des dégâts de la mauvaise gestion de cette filiale de Sonatrach.

Aucune compagnie pétrolière dans le monde n’a autant d’employés que Sonatrach. Shell qui fait un chiffres d’affaires de plus de près de 460 milliards de dollars emploie à peine 81 mille employés dans le monde. Total qui pèse plus de 200 milliards d’euros emploie à peine 98 mille employés dans le monde. L’Italien ENI emploie près de 40 mille employés dans le monde. EXXONMOBIL emploie également à peine 72 mille employés au monde. Sonatrach qui gagne beaucoup, mais vraiment, beaucoup moins d’argent que toutes ces supermajors pétroliers, a des charges énormément et anormalement élevées. Ce n’est pas sérieux…

 

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