Décryptage. Le Hirak et son impact politique : pourquoi seulement 10 % des Algériens suffisent pour changer le pays

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C’est une vieille croyance qui a été démentie par de nombreuses études scientifiques : il faut une majorité absolue pour changer un pays, renverser un système politique ou lancer de nouvelles modes de gouvernance. En Algérie, les détracteurs du Hirak nous chantent à longueur de journée que les Algériens qui manifestent chaque vendredi dans les rues du pays depuis le 22 février sont de moins en moins nombreux et donc ils relèvent d’une minorité qui ne pèse rien face à la majorité silencieuse. 

Une « majorités silencieuse » présentée comme étant un allié du pouvoir politique algérien et une entité qui validerait la désignation de Tebboune à la tête de l’Etat algérien. Il s’avère que ces croyances affirmant l’existence d’une majorité silencieuse opposée à une minorité active ou agitatrice ont fait l’objet de plusieurs études des sciences sociales. Et ces études scientifiques démontrent que nul besoin d’une majorité pour changer une réalité politique, sociale, culturelle ou même économique. Ces études ont même indiqué que le concept de « majorité silencieuse » n’a aucun sens dans la vraie vie. Explications.

En l’an 2000, le journaliste anglais établi au Canada et aux Etats-Unis Malcolm Gladwell, a totalement révolutionné le débat scientifique sur la question de la majorité/minorité avec son célèbre livre Tipping point, en français le Point de Bascule. Cet ouvrage a posé l’hypothèse que les changements brusques que l’on peut voir dans la société, pourraient être des épidémies. Ces mouvements sociaux, tout comme les maladies, commencent par un élément déclencheur et se propagent très vite.

Pour Malcolm Gladwell, il y a trois fondamentaux qui sont nécessaires à la contagion d’une idée,  d’un produit ou d’un virus. Le journaliste identifie effectivement trois types de déclencheurs qui peuvent rendre une idée ou un produit viral :

– Le « connecteur » qui dispose d’un grand réseau (Aujourd’hui, on pourrait aussi dire beaucoup d’abonnés ou de suiveurs sur les réseaux sociaux). Il est très sociable et met les gens en contact les uns avec les autres.

– Le « maven » qui est un expert, passionné dans son domaine, qui diffuse sa connaissance sur un sujet et que les gens suivent. Il ne dispose pas d’un grand réseau mais c’est son savoir, son expertise et sa passion qui font la différence.

– Le « commercial » qui sait argumenter, vendre et persuader.

Avec ce schéma appuyé par plusieurs exemples dans la réalité de phénomènes sociaux qui ont embrasé la société américaine, Malcom Gladwell a expliqué que tous les changements dans une société tirent leur origine de la fameuse théorie “point de bascule”. Une théorie qui avait “validé” en 2011 dans une étude de chercheurs du Social Cognitive Networks Academic Research Center (SCNARC) du Rensselaer Polytechnic Institute aux Etats-Unis. Cette étude scientifique estime aussi que lorsque 10% de la population a une croyance inconditionnelle, celle-ci sera systématiquement adoptée par la majorité de la société.

Le chiffre de 10 % constituait le “seuil à partir duquel une minorité engagée et adoptant de nouveaux comportements peut changer la norme sociale et entraîner dans son sillage la majorité silencieuse”. Plusieurs autres spécialistes et scientifiques ont adhéré à ce principe en le confirmant dans leurs travaux à l’image d’Élisabeth Laville, experte de la responsabilité sociétale des entreprises. Elle a créé en 1993 le cabinet de conseil Utopies, spécialisé dans le conseil en développement durable aux entreprises.  Elisabeth Laville a étudié l’impact du « Point de Bascule » dans l’écologie et a démontré qu’une minorité active et engagée en faveur de la défense de l’environnement peut inciter la majorité à la suivre dans sa voie écologiste.

Si on considère que ces analyses et théories comportementales ont démontré leur fiabilité, on peut conclure que l’Algérie sera le prochain laboratoire à ciel ouvert où sera expérimentée la théorie du « Point de Bascule ». A force d’occuper le terrain, de manifester dans les rues et de harceler le pouvoir politique, le Hirak, ou cette minorité agissante et active, finira par basculer toute la société algérienne dans le camp du changement démocratique et le pouvoir algérien sera plus que jamais isolé. En fêtant prochainement son premier anniversaire, le Hirak a prouvé qu’il peut durer dans le temps et résister à toutes tentatives d’avortement. Et une fois la majorité absolue adhérera à ses principes, le Hirak rendra possible la démocratie en Algérie qui sera un phénomène ou une réalité sociale et politique défendue par une minorité agissante et adoptée plus tard par la fameuse majorité silencieuse.

 

 

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