Au lieu de prêter 150 millions de dollars, il aurait été plus judicieux de les investir en Tunisie

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Confrontée à d’énormes difficultés économiques et sociales, la Tunisie présidée par Kais Saïed trouve un peu de réconfort grâce à l’Algérie qui a accepté officiellement de lui prêter pas moins de 150 millions de dollars. Un geste de fraternité à travers lequel l’Algérie entend venir au secours d’une Tunisie menacée par une faillite financière et économique. Mais est-ce pour autant une option efficace et pragmatique pour l’Algérie ? 

En vérité, une autre manière de faire est totalement envisageable car il aurait été plus avantageux pour l’Algérie d’investir en Tunisie pour l’aider à surmonter sa crise économique que de consentir à un simple prêt dont on ne sait même pas s’il sera réellement utile. Avant d’explorer ce scénario, il faut comprendre que les dettes publiques représentent en Tunisie depuis 2017 jusqu’à 70,3% du PIB. Les dettes extérieures contractées par le pays s’élèvent à 30,19 milliards $. Les recettes publiques et les dépenses publiques étaient respectivement de 9,876 milliards $ et de 12,211 milliards $.

Ces chiffres catastrophiques s’alourdissent d’une année à une autre. Plus grave encore, la Tunisie est menacée de fortes inégalités sociales et géographiques, un taux de chômage élevé, principalement chez les jeunes et un secteur touristique confronté aux problèmes politico-sécuritaires et à une concurrence accrue sans oublier les tensions sociales conduisant à la multiplication des manifestations et des troubles sociaux. A cela, il faut ajouter une situation politique instable avec l’incapacité de former un gouvernement !

 

La Tunisie se retrouve ainsi prise dans un cercle infernal et vicieux. Elle n’a plus d’argent pour relancer la croissance (2,5% en 2018), rembourser ses emprunts et assurer ses dépenses de fonctionnement. Il lui faut donc emprunter toujours plus. Tout en poursuivant une politique d’austérité très rigoureuse. Le pays doit ainsi comprimer ses dépenses au maximum et augmenter ses ressources par la hausse des impôts et taxes. Alors que la dépréciation du dinar, la monnaie nationale, lui fait perdre de précieuses devises.

Les 150 millions de dollars de l’Algérie sont donc une main tendue qui ne manquera pas de soulager les tunisiens. Mais pour l’Algérie, cet argent n’aura pas servi à grand chose d’autant plus que l’Algérie aurait pu camper le rôle de l’investisseur au lieu de l’ami prêteur.

En effet, l’Algérie aurait pu profiter de la mauvaise passe de la Tunisie pour consentir à des investissements dans des secteurs clés où les tunisiens ont accumulé une expérience intéressante que les Algériens peuvent reproduire dans leur pays. Il est même totalement possible pour les deux pays de réaliser des projets en commun afin de tirer des bénéfices conséquents et créer une synergie importante pour l’avenir économique des deux pays. Exemples.

Contrairement à l’Algérie, la Tunisie a une économie en cours de diversification et qui a développé des secteurs avec lesquels elle exporte des produits vers l’Europe. En Tunisie, en 2019, les industries manufacturières orientées vers l’exportation et, tout particulièrement, les branches électriques et mécaniques ont également enregistré de bonnes performances en bénéficiant notamment d’un regain de compétitivité grâce à la dépréciation du dinar et à une demande extérieure robuste. Avec 150 millions de dollars, l’Algérie aurait pu prendre part à des projets de développement de sociétés tunisiennes dans la sous-traitance mécanique et électrique. Ce qui pourrait permettre de rentabiliser cet investissement tout en créant des emplois ainsi que des richesses dans la Tunisie voisine. En plus, ces entreprises dynamiques tunisiennes peuvent coacher des entreprises algériennes qui veulent se lancer dans l’industrie manufacturière.

Le secteur numérique est également très dynamique en Tunisie et jouit de perspectives alléchantes. Avec un taux de croissance annuel moyen de 11% entre 2009 et 2014, et une croissance de 7,7% entre 2015 et 2016, le secteur du numérique en Tunisie représente 20% des exportations dans le secteur des services et environ 3% des exportations totales du pays, soit 1 milliard de dinars tunisiens, soit 320 millions d’euros. Ce montant est inchangé depuis 2011, ce qui montre donc une résilience du secteur face à la crise. De plus, le secteur est composé de 1 800 entreprises (dont 120 totalement exportatrices) et emploie entre 95 000 et 100 000 emplois.

Avec 150 millions de dollars, l’Algérie aurait pu investir aisément dans ces sociétés tunisiennes numériques qui exportent par exemple des services informatiques en devises vers l’Europe. Ce qui permettrait de rentabiliser et de tirer bénéfice de cet investissement tout en jetant des passerelles entre les entreprises algériennes et tunisiennes qui ont pris de l’avance dans ce secteur.

La Tunisie a réussi dans l’externalisation des processus, notamment pour les activités de services informatiques et de centres d’appels (219 centres de services partagés sont installés sur le sol tunisien). Cet investissement algérien aurait été très utile pour l’économie algérienne qui peut apprendre énormément de la réussite de l’expérience tunisienne. La Tunisie a, effectivement, mis en place un Plan « Tunisie numérique 2020 » qui ambitionne de booster les exportations des services informatiques et prestations numériques pour atteindre les 1,9 milliard d’euros dans les prochaines années.

Pour concrétiser cette ambition, la Tunisie s’est dotée d’un « Conseil stratégique de l’économie numérique », une instance présidée par le Chef du Gouvernement et composé de sept ministres (finances, affaires sociales, enseignement, développement, industrie, emploi, commerce), six entrepreneurs et trois experts technique.

Avec des mesures incitatives, une main-d’oeuvre de mieux en mieux formée, et un bon climat d’affaires, de plus en plus de sociétés européennes notamment françaises s’installent en Tunisie ou nouent des partenariats dans le conseil et l’ingénierie télécom, l’édition de logiciels pour le secteur financier ou des ressources humaines ainsi que la production de compteurs, décodeurs et box internet. En investissant dans ces créneaux, l’Algérie aurait pu gagner de l’argent, du savoir-faire et des synergies pragmatiques. Mais pour ce faire, il faut être un entrepreneur dans l’âme. Ce qui n’est, malheureusement, pas le cas des dirigeants algériens.

 

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