Analyse – Les Dessous Liés au Conflit Libyen et les Gesticulations Inutiles des Pays Frontaliers.

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Le vide créé par la chute du Guide libyen Mouammar el Kadhafi et de son régime a donné naissance à de nombreuses milices et ouvert la voie aux interventions de groupes terroristes et de puissances régionales, tant européennes que proche-orientales. Les initiatives louables pour contenir ce chaos sont nombreuses, mais il ne faut pas oublier que certaines puissances mondiales cherchent plutôt à profiter de ce conflit pour consolider leurs positions et intérêts.

Le 8 Janvier 2020, sous la pression de son ministre de l’intérieur et de la défense du gouvernement d’Union nationale libyen Fathi Bachagha, le Président libyen Fayez Sarraj, reconnu par l’ONU, avait annulé son voyage prévu à Rome, afin d’y rencontrer le Président du conseil des Ministres d’Italie : Giuseppe Conte.

Fathi Bachaga Ministre de la défense et de l’intérieur libyen

 

Ce dernier entendait organiser une médiation entre Fayez Sarraj et le maréchal Khalifa Haftar qui se disputent les rênes du pays.

Alors qu’il était prévu que Sarraj soit reçu avant Haftar, Conte a décidé à la dernière minute d’intervertir cet ordre ce qui a provoqué la colère de Fathi Bachagha, ancien officier de l’armée de l’air qui avait démissionné en 2011 pour rejoindre le conseil militaire de Misrata. Ce dernier a annulé la rencontre italienne.

Il faut savoir que la faction de Misrata est un soutien de poids de Fayez Sarraj, et Fathi Bachagha en est des chefs des plus influents !

Surprenant changement de la part de Conte alors que les Nations unies et l’Italie avaient à travers un conseiller militaire de l’ONU, le général italien Paolo Serra, dès 2016, décidé de renforcer la position de Fayez Sarraj en ralliant les principales milices contrôlant la capitale pour les placer sous sa coupe.

Giuseppe Conte – Président du Conseil des Ministres italiens

 

Le revirement de Conte pour le Maréchal Haftar aurait été influencé, selon nos informations, par le Service des Renseignements et de la Sécurité Militaire italien, plus proche du camp de l’homme fort de l’Est libyen : Khalifa Haftar. Et pour cause !

La signature par le président turc, Recep Tayyip Erdogan, le 27 novembre 2019, d’un accord maritime contesté avec Faïez Sarraj, le chef du gouvernement libyen reconnu par l’ONU, a donné à la Turquie l’accès à des zones économiques riches en gisements énergétiques, revendiquées par la Grèce et par Chypre. En réaction, la Grèce avait alors expulsé l’ambassadeur libyen le 6 décembre 2019 !

Car désormais personne ne pourrait passer des pipelines et des pipelines à travers les zones comprises dans l’accord turco-libyen, sans le consentement d’Ankara !

La propriété des réserves gazières et gisements gaziers offshores situés à l’Est de la mer Méditerranée appartiendront au Pays qui détient la souveraineté sur la zone maritime où se trouvent ces réserves et donc la Turquie en vertu de l’accord maritime signé avec la Libye…

Et le droit international donne raison au Président turc Erdogan, car la convention des Nations unies sur le droit de la mer de 1982 tenue à Montego Bay prévoit que ‘’les Etats disposant d’une façade maritime peuvent revendiquer une Zone Economique Exclusive, constituant une zone maritime sur laquelle un Etat peut exercer la même souveraineté que sur son territoire terrestre en termes d’exploration et d’exploitation des ressources.’’

Notons au passage que la Grèce, Chypre et Israël viennent de signer le 2 Janvier 2020 à Athènes un accord sur le projet du gazoduc EastMed pour la Méditerranée orientale, contrariant grandement les intérêts tucs dans la région…

Long de plus de 1800 kilomètres, l’EastMed acheminera entre 9 et 11 milliards de m3 de gaz naturel par an à partir des réserves offshores au large de Chypre et d’Israël vers la Grèce, ainsi que vers l’Italie et l’Europe centrale.

Le Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis avait déclaré lors de la signature de l’accord :  »Ce gazoduc n’est une menace pour personne. La coopération régionale est ouverte à toute le monde à condition que le droit international et les règles de bon voisinage soient respectés », a-t-il ajouté, précisant que l’Italie devrait se joindre rapidement à ce projet… Real politik !

Quelques jours après, le 13 janvier 2020 plus exactement, des négociations avaient été à nouveau organisées à Moscou entre Fayez Sarraj et Khalifa Haftar.

Cette fois-ci c’est Khalifa Haftar, soutenu par la Russie, la France, l’Arabie Saoudite, les Emirats et l’Egypte, qui a peu apprécié la présence de Khaled al-Mishri, président du Haut conseil d’Etat et membre des Frères musulmans libyens jusqu’à sa démission de cette organisation le 26 janvier 2019.

Khaled al-Mishri, président du Haut conseil d’Etat libyen

 

Al-Mishri avait exigé, lors des négociations russes, un retour de l’Armée Nationale Libyenne (ANL) à ses positions d’avant le 4 avril 2019, date de l’offensive sur Tripoli. Demande bien évidemment inconcevable pour Khalifa Haftar qui a quitté Moscou sans signer ces accords, influencés pourtant par Lev Dengov, conseiller spécial du président tchétchène Ramzan Kadyrov, par ailleurs Président du groupe de contact russo-libyen et proche des factions islamistes tripolitaines et des Misratis !

Si Moscou comptait jusqu’à présent comme l’un des principaux soutiens des troupes du Maréchal Haftar, ce dernier revirement et les surprenantes concessions faites par Vladimir Poutine au chef du gouvernement tripolitain Fayez Sarraj et au président turc Recep Tayyip Erdogan, trouvent des explications dans l’engagement russe en Syrie et dans des considérations liées à des intérêts économiques et géopolitiques…

En effet, Vladimir Poutine ne souhaite pas rentrer en conflit avec le président turc Recep Tayyip Erdogan alors que les deux hommes viennent tout juste d’officiellement inaugurer ce 8 Janvier 2020, le gazoduc  »TurkStream », capable d’acheminer chaque année 31,5 milliards de mètres cube de gaz russe en Turquie et en Europe, et qui symbolise leur rapprochement…

 »Avec la Russie, nous n’avons pas laissé nos récentes divergences de points de vue prendre le dessus sur nos intérêts communs », a souligné M. Erdogan. Real Politik !

D’autre part, en parallèle de la rencontre chaotique des parties libyennes à Moscou, les russes étaient en pourparlers avec Mevlüt Çavusoglu, ministre des affaires étrangères turc, sur le sort d’Idlib, dernière enclave syrienne tenue par les rebelles islamistes soutenus par la Turquie.

Le ministre des Affaires Etrangères Turc Mevlut Cavusoglu et Russe Sergeï Lavrov après après la rencontre Haftar Al Sarraj à Moscou

 

Ali Mamlouk, l’ancien directeur des renseignements généraux syriens, chef de la sécurité nationale syrienne et conseiller spécial à la sécurité du président syrien Bachar al-Assad, se trouvait à également à Moscou au même moment, alors qu’il est sous mandat d’arrêt international dans plusieurs pays…

Mamlouk y a rencontré, en plus de la partie russe, le chef du service de renseignement turc Hakan Fidan, à qui il a réitéré le souhait de Damas de voir les forces turques se retirer du territoire syrien, sans manquer de préciser que Damas insistait sur la lutte contre le terrorisme et le recouvrement total de l’étendue géographique de la Syrie.

Soit en langage décodé le contrôle total syrien sur la ville démilitarisée d’Idlib et la pacification des zones kurdes au nord de la Syrie et à l’est de l’Euphrate !

Il faut noter qu’Idlib, sous contrôle turc, concentre, en plus des 3 millions de réfugiés syriens, quelque 30 000 combattants appartenant à divers groupes djihadistes ainsi qu’à ce qui reste de l’Armée syrienne libre…

Enfin, l’autre raison qui a prévalu à l’organisation par le pouvoir russe de la réunion libyenne à Moscou, aurait été dictée par la volonté de Vladimir Poutine de ne pas laisser l’initiative d’une sortie de crise en Libye à l’Union Européenne et à l’ONU, dans un conflit ou la Russie est largement impliquée.

En effet, à l’issue du sommet organisé dans la capitale allemande le 19 Janvier dernier, les dirigeants des principaux pays concernés par le conflit en Libye s’étaient engagés à respecter l’embargo sur les armes afin de parvenir à un cessez-le-feu durable. Un accord impossible à respecter par les russes et les turcs…

Depuis 2011, de nombreux experts de l’ONU avaient rédigés des rapports détaillant avec précisions les violations de cet embargo. Aucun État, aucune entreprise ou personnalités, désignés dans ces rapports comme responsable de ces violations, n’ont été sanctionnés par l’ONU !

L’échec de la conférence d’appui allemande a été résumé par Fathi Bachagha en ces termes:  »Les gens en Libye ont mis la barre très haute et s’attendaient à ce que beaucoup de choses ressortent de cette conférence de Berlin. Personnellement, je savais que les conclusions ne seraient pas à la hauteur des attentes libyennes »

Ces différents revers concernant les négociations moscovites et allemandes sur fonds de puissants intérêts économiques, ont relancés les hostilités entre belligérants libyens rendant caduque l’annonce du cessez-le-feu le 12 janvier.

Cette trêve avait d’ailleurs vite été rejetée par plusieurs forces proches du Maréchal Haftar, dont le groupe armé de la 7ème Brigade dite Al-Kaniat, seule milice de la ville de Tarhounah dirigée par trois frères de la famille al-Kani, ayant d’abord reconnus le Gouvernement d’Union Nationale dirigé par Fayez el-Sarraj, avant de rallier l’ANL de Haftar en Avril 2019.

Dans la foulée, Khalifa Haftar a ordonné dès le 14 janvier la reprise de l’offensive sur Tripoli poussant les forces de l’ANL à se diriger vers le désert d’Abu Qurayn, village situé à 118 km au sud de Misrata, et à 138 km à l’ouest de Syrte.

Il faut savoir que cette dernière, principalement peuplées par les deux tribus des Qadhadhfa – tribu de Mouammar Kadhafi – et des Warfalla, avait été reconquise ce 6 janvier 2020, grâce à l’action décisive de la Brigade 604, composée de combattants Ferjani de la tribu du maréchal Haftar et d’obédience madkhaliste, du nom de Rabi’ Ibn Hâdi ‘Oumayr al-Madkhali, professeur salafiste d’université islamique en Arabie saoudite…

La doctrine madkhaliste prêche une soumission totale au détenteur de l’autorité, et prône le respect absolu de l’autorité politique en place.

Depuis, les affrontements ont repris à Ain Zara, au sud de Souk Al-Jumaa, dans les quartiers tenus par la milice affiliée aux forces d’El Sarraj : Ghnewa al-Kikli…

La Mission des Nations Unies en Libye (MANUL) a dénoncé ce dimanche 26 Janvier 2020 la poursuite des violations de l’embargo sur les armes en Libye, objet d’une résolution du Conseil de sécurité en 2011, et ce malgré les engagements pris lors de la dernière conférence internationale à Berlin…

La bataille autour de Tripoli est un enjeu majeur d’abord pour les quelques grandes puissances ayant misé qui sur El Sarraj, qui sur Haftar. Mais au final ce n’est pas ce qui compte le plus pour eux, mais plutôt leur main mise sur de nouvelles réserves d’hydrocarbures, en Libye et en Méditerranée orientale, et la sécurisation de leurs approvisionnements énergétiques. Tout le reste n’est que gesticulation inutile… A bon entendeur salut !

Amir Youness

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