Enquête. Farine, blé, semoule, riz ou viandes : près de 70 % de ce que mangent les Algériens est importé en devises de l’étranger

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L’objectif de sécurité alimentaire se retrouve dans tous les documents stratégiques fondateurs des politiques agricoles adoptées par l’Algérie. Cet objectif est par exemple clairement affiché dans le premier plan quadriennal de 1970-73, dans le Plan National de Développement Agricole (PNDA) de 2001 ainsi que le Plan Quinquennal de 2010-2014. Dans la définition des « objectifs fondamentaux » du secteur agricole, la Loi d’Orientation Agricole de 2008 met l’accent dans son article 2, alinéa 1 er sur « la nécessité d’améliorer le niveau de sécurité alimentaire par la production agricole ». L’examen des termes de la sécurité alimentaire en Algérie appelle, en premier lieu, à un rappel des principaux indicateurs relatifs à l’état de la consommation alimentaire des ménage.

La dernière étude de l’ONS sur la consommation des ménages indique en premier lieu que les dépenses alimentaires sont évaluées à 1 875 milliards de DA en 2011. Elles enregistrent par rapport à la dernière enquête de l’année 2000, un coefficient multiplicateur au niveau national de 2,7. En d’autres termes les dépenses des ménages consacrées à l’alimentation ont plus que doublé en une décennie. En 2011, c’est près de 42 % des dépenses des ménages algériens qui ont été affectées à la couverture de leurs besoins alimentaire, alors qu’ils y consacraient 44,6 % de leur budget en 2000 et près de 55 % en 1989. La part des dépenses budgétaires affectées à l’alimentation varie cependant selon les espaces (rural ou urbain) avec un écart de 5,9 points entre les milieux rural et urbain : en effet, si les ménages ruraux affectent près de 46 % de leur budget aux consommations alimentaires, dans le monde urbain cette part n’est que de 40,1 %. L’augmentation des dépenses alimentaires a par ailleurs été plus forte dans les milieux urbains : ces dépenses alimentaires ont été multipliées de 3 fois sur la période 2000-2011 alors qu’elles ne l’ont été que par 2,5 dans les milieux ruraux.

La différence entre les aisés et les défavorisés 

Cette inégalité spatiale se double d’une inégalité entre les groupes sociaux. En 2011, aux 10 % des ménages les plus défavorisés ne correspond que 3,5 % de la dépense alimentaire totale, alors qu’aux 10 % les plus aisés correspond plus du quart de la dépense (26 %). Autrement dit, la population la plus aisée a une dépense alimentaire 7,4 fois supérieure à celle de la population la plus défavorisée. La structure des dépenses alimentaires selon les produits révèle que ce sont les produits céréaliers (pain, farine, semoule, pâtes alimentaires et riz) qui occupent la première place avec 17,5 % des dépenses, suivis des légumes frais (14,4 %), et des viandes rouges (13,3 %). Là également, l’analyse de la structure de ces dépenses/produits alimentaires selon les quantités, montre que plus de la moitié des dépenses (52 %) consacrées aux produits céréaliers sont le fait des couches défavorisées et de revenus modestes. La part des céréales occupe la première place dans tous les quintiles sauf pour le dernier. Elle est de 22,5 % dans le premier quintile, et ne représente que 14,3 % dans le dernier quintile. En revanche, l’enquête de 2011 montre que plus de la moitié des dépenses affectées aux achats de fruits et légumes frais relève des couches à revenus supérieurs.

Evaluée en volume, les consommations annuelles par habitant seraient de 105 kg de farine, 76 kg de semoule et 6 kg de pâtes alimentaires et couscous industriel25. Selon d’autres sources (MADR), la consommation de céréales annuelle moyenne par habitant serait passée de 191,8 kg en 1994- 2003 à 241,2 kg en 2004-2013. Par ailleurs, si dans les années 1980 l’algérien moyen consommait deux fois plus de semoule que de farine, on assiste depuis le début des années 2000 à un renversement dans la structure de la consommation céréalière. La tendance qui s’exprime est à un recul de la consommation de blé dur (semoule) et à une hausse de consommation de blé tendre. L’urbanisation explique cette tendance. L’enquête consommation de 2011 indique en effet que, si les ménages urbains achètent des produits prêts à la consommation (pain et viennoiseries vendus par un réseau dense de boulangeries, pâtes alimentaires issues de l’industrie), les ménages ruraux privilégient toujours les produits préparés à domicile, où la semoule de couscous et les pâtes alimentaires préparées traditionnellement occupent encore une place privilégiée. L’urbanisation s’accompagne également de prises de repas plus fréquentes hors domicile (multiplication des fastfoods, pizzeria…).

La consommation de lait qui était estimée en 1967-68 (FAO) à 34 litres par an et par personne serait passée à 61 litres en 1979-80 (enquête consommation ONS). Elle aurait encore plus que doublé en 2015 avec une consommation moyenne par habitant de 134 litres en équivalent lait, ce qui ferait du consommateur algérien le premier consommateur de lait et dérivées de la région Maghreb.

La consommation de pomme de terre qui était évaluée à 21,7 kg en 1966-67 (FAO), a augmenté aux alentours de 34 kg/habitant/an en 1979-80 (enquête ONS), et se situerait à 113 kg/ habitant/an en 2015, faisant ainsi de ce produit agricole un élément structurant de la ration alimentaire de l’algérien26 . Les mêmes tendances peuvent être observées pour les consommations de sucre, d’huiles alimentaires, d’œufs ou de viandes blanches. En 2015, la consommation moyenne nationale en huiles alimentaires est de l’ordre de 400 000 tonnes environ, soit 360 millions de litres par an et une consommation de 15 litres/habitant/an. En ce qui concerne le sucre, la consommation atteindrait les 30 kg par habitant et par an contre 18 à 20 kg au niveau mondial. L’Algérie consomme en moyenne 340 000 tonnes de viandes rouges (10 kg/hab./an) et 240 000 tonnes de viandes blanches (7kg/hab./an)27 . La disponibilité en œufs est estimée en 2014 à 60 œufs par an et par habitant.

La place incontournable de la pomme de terre 

La ration alimentaire est évaluée à 3 296 calories/jour/habitant sur la période 2009-2013 (MADRP). Comme l’indiquent les données évoquées supra, outre les blés, le lait, le sucre et les huiles alimentaires, la pomme de terre occupe aujourd’hui une place majeure dans la composition de la ration alimentaire et les équilibres nutritionnels de la population en Algérie. Cette ration alimentaire a connu une très nette amélioration en 50 ans. Les calories consommées par habitant et par jour ont plus que doublé entre les périodes 1963-1967 et la période 2009-2013, comme le montre le tableau suivant.

 

Sur le plan qualitatif, on observe un poids important des produits végétaux dans la composition de la ration alimentaire : ces derniers produits qui contribuaient pour 91 % en apports caloriques en moyenne annuelle dans les années 1963-1967, participent encore à concurrence de 89 % à l’apport calorique en moyenne annuelle dans les années 2009-2013. Les apports des produits animaux ont augmenté en comparaison des années 1960, les protéines animales constituant en 2009-2013, 27 % des protéines totales, contre 17 % dans les années 1963-1967, avec une multiplication par 3,1 de la consommation de protéines d’origine animale (cf. Annexe 11 – Evolution de la composition en protéines et matières grasses de la ration alimentaire). Les apports en matière grasses ont également augmenté entre les deux périodes, les matières grasses d’origine végétales occupant toujours dans les années 2009-2013, une place prépondérante (plus de 70 % des apports en matières grasses).

L’examen des données portant sur l’indice global de la faim qui est défini par l’International Food Policy Research Institute29 permet de mesurer les progrès réalisés par l’Algérie entre 1992 et 2016, qui lui permettent de se classer aujourd’hui dans le groupe des pays à faible niveau de faim (cf. Annexe 12 – Indice Global de la Faim en Algérie).

Durant cette période, la proportion de la population sous-alimentée par rapport à la population totale est passé de 7,4 % à 2 %, la prévalence de l’amaigrissement chez les enfants de moins de 5 ans a chuté de 7,4 % à 4,1 %, la prévalence du retard de croissance chez les enfants de moins de 5 ans a elle aussi baissé de moitié (de 22,9 % à 11,7 %) et le taux de mortalité des enfants de moins de 5 ans a quant à lui été ramené de 4,5 % à 2,6 %. Dans le Global Hunger Index, l’Algérie réalise en 2016 un score de 8,7 (pays à faible risque alimentaire) sur une échelle qui compte 50 points. Ce score place l’Algérie au 22ème rang mondial sur un total de 113 pays, devant le Maroc (28ème) ou l’Egypte (45ème). Ces bonnes performances qui concernent l’algérien moyen n’empêchent pas, à l’examen des situations de certains groupes sociaux ou de populations de certaines régions rurales, l’existence de déséquilibres alimentaires et nutritionnels. Les données de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS)30 sont sensiblement différentes de celles de l’IFPRI.

Selon cette organisation internationale il y aurait en moyenne sur les 3 années 2014-2016 : – 1,8 millions de personnes sous alimentées, soit 4,6 % de la population, proportion en baisse par rapport à la moyenne des années 1999-2001 qui était de 10,7 % de la population ou de la période 2004-2006 durant laquelle il était de 8,8 %.

 

– Un déficit alimentaire (kcal/personne/jour) qui serait de 32 kcal, très en retrait par rapport au niveau atteint au cours de la période 1999-2001 où il était de 77 kcal/personne/jour. Selon cette organisation internationale, la prévalence du retard de croissance chez l’enfant de moins de cinq ans serait en 2012 de 11,7 %, le pourcentage de femmes en âge de procréer et atteinte d’anémie oscille en 2015 autour de 35 %.

D’autres facteurs de la sécurité alimentaire et nutritionnelle peuvent également être examinés, et notamment ceux relatifs à l’adduction des populations à l’eau potable, au raccordement à un réseau d’assainissement et à la santé. Sur ces points, des progrès assez considérables ont été accomplis en Algérie depuis son accession à l’indépendance (1962). Dans la dernière décennie, l’Algérie a triplé sa production d’eau potable, et l’on estime à 95 % le taux de raccordement de la population aux réseaux publics d’eau potable (98 % selon l’enquête population et habitat de l’ONS) et plus de 6,5 millions d’habitants ont bénéficié d’installations d’assainissement amélioré permettant de porter le taux d’assainissement à 87,6 % 31 . Le document OMS cité en référence met toutefois l’accent sur le risque de dégradation des volumes de dotation en eau qui s’établissait en 2013 autour de 175 litres/habitant/jour, selon le Ministère des ressources en eau, qui dans son rapport note que « le droit à l’accès à l’eau pour la population est une priorité nationale ».

 

L’examen des évolutions de la situation alimentaire et nutritionnelle de l’Algérie témoignent sans conteste de réels progrès que reflètent deux chiffres clés : i) l’espérance de vie à la naissance est 31 OMS. Stratégie de coopération de l’OMS avec l’Algérie. 2016-2020. Le taux de mortalité infantile est passé de 36,9 pour mille en 2000 à 22,3 pour mille en 2015.

La quantité au détriment de la qualité…

Aujourd’hui, les questions de sécurité alimentaire se posent essentiellement en termes de qualité de la ration, d’équilibre des nutriments et de sécurité sanitaire des aliments consommés. A la lumière des données exposées supra la ration alimentaire disponible paraît suffisante quantitativement, mais elle reste encore déséquilibrée qualitativement. La place occupée par les produits végétaux, et notamment les blés est trop importante, et le déficit de protéines et de matières grasses d’origine animale est encore élevé. Les comportements et mode consommation, qui se rapprochent des pays développés, sont sources de pathologies et de dépenses de santé croissantes : maladies digestives, obésité, diabète, hypertension artérielle, maladies cardiovasculaires et cancers, sources (M. Khiati, 2015). A ce titre, l’OMS, signalait dans son rapport de 2014 sur le Profil des pays pour les maladies non transmissibles une augmentation assez forte du taux d’obésité des adultes (âgés de plus de 18 ans) qui touche près de 22 % de la population (soit près de 1/5) contre 14,6 % en 2000, avec une proportion supérieure chez les femmes (31 %) que chez les hommes (9 %).

En matière de sécurité sanitaire des aliments, le « Plan Felaha » 2015-2019 propose « de veiller à un accroissement et à une modernisation des moyens matériels et humains ayant pour missions de protéger la santé des consommateurs (renforcement des capacités humaines chargées du contrôle des aliments, mise en route des 30 laboratoires de contrôle de qualité en voie de réalisation et mise en place d’un réseau d’alerte rapide contre les risques liés à la consommation) » (CREAD, 2018). Enfin, si l’amélioration de la ration alimentaire des algériens s’est accomplie en partie à la faveur de soutiens au pouvoir d’achat alimentaire et de la croissance de l’offre agricole, elle repose toujours davantage sur les importations de produits alimentaires. En un demi-siècle, la part des importations dans la composition de la ration est passée de 38 % à 68 %. Cet indicateur révèle très clairement une vulnérabilité alimentaire de l’Algérie, en lien avec sa capacité à disposer de moyens de paiement extérieur et l’évolution des cours mondiaux des matières premières alimentaires.

Par Omar BESSAOUD, docteur en sciences économiques et enseignant-chercheur à l’Institut Agronomique Méditerranéen de Montpellier 

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