Décryptage. Pour tout comprendre des dangers sur l’Algérie de la nouvelle guerre qui va éclater en Libye

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Le parlement turc a adopté, le 2 janvier, un texte permettant au président Recep Tayyip Erdogan d’envoyer des militaires en Libye afin de soutenir le Gouvernement d’union nationale (GNA) de Fayez-al Sarraj en conflit avec le maréchal Khalifa Haftar, homme fort de l’est libyen. Cela signifie clairement que la guerre en Libye prendra cette fois-ci une dimension nettement plus alarmante que les dégâts occasionnés par les 8 années d’instabilité depuis la chute de Kadhafi en 2011. Et les conséquences sur l’Algérie seront désastreuses car cette internationalisation de la guerre en Libye apportera de l’instabilité et de l’insécurité dans toute la région notamment au niveau des régions sud de l’Algérie, les régions qui abritent les projets gaziers et pétroliers les plus importants comme In Amenas, Illizi, Reggane nord, etc. 

Une menace pour « les intérêts de la Turquie dans le bassin méditerranéen et en Afrique du Nord », c’est ainsi que la résolution soumise au vote des députés turcs décrit l’offensive contre le gouvernement d’union nationale libyen et sa capitale, Tripoli. Et c’est ainsi que Recep Tayyip Erdogan justifie auprès des Turcs son intention de déployer des soldats dans ce pays, « au sol, sur mer et dans les airs si nécessaire », selon les mots du chef de l’État.

Pour la Turquie, la Libye est un enjeu majeur qui engage une partie de son avenir dans la région méditerranéenne et en Afrique du Nord, une région stratégique pleine de richesses dans son sous-sol et carrefour incontournable au niveau des échanges commerciaux entre l’Europe et l’Afrique.

Pour conquérir cet espace géostratégique, la Turquie s’est fixé pour objectif de ne pas laisser le champ libre – militairement et, par conséquent, diplomatiquement – à des pays qu’elle considère comme des rivaux et qui ont choisi de soutenir les forces de Khalifa Haftar. Le président Recep Tayyip Erdogan vise directement l’Égypte et les Émirats arabes unis.

Cette projection de puissance turque vise aussi à défendre des intérêts économiques et stratégiques majeurs. Ankara n’aurait jamais conclu d’accord de coopération militaire avec le gouvernement de Tripoli si ce dernier n’avait pas consenti à signer simultanément un accord maritime. Cet accord permet à la Turquie de faire valoir des droits sur de vastes zones de la Méditerranée orientale riches en hydrocarbures et disputées par la Grèce, l’Égypte, Chypre et Israël.

Face à la menace turque, l’Égypte agite aussi la menace d’une intervention militaire car ses intérêts sont très menacés par une éventuelle intervention en Libye. L’Egypte elle a, d’ailleurs, multiplié les contacts internationaux pour contrer Ankara. Le président al-Sissi a prévenu : « La Libye, c’est une question de sécurité nationale égyptienne ».  Le Caire et Paris ont mis en garde contre une escalade régionale. La France et l’Egypte soutiennent le Maréchal Hafter qui est, pourtant, un putschiste et fait la guerre à un gouvernement légitime reconnu par l’ONU.

La Turquie joue, d’ailleurs, très intelligemment sur cette légitimité internationale pour préparer son intervention en Libye. Et profite de la même occasion pour renforcer sa présence en Libye. Avant 2011, Ankara voulait investir 30 milliards de dollars en Libye. Le marché libyen est une porte vers l’Afrique pour la Turquie. Il lui est donc inconcevable de perdre ce marché. Ankara veut même accroître ses investissements et ses exportations vers la Libye. L’État turc affiche également sa volonté de participer à la reconstruction du pays.Enfin, Recep Tayyip Erdogan est un soutien des Frères musulmans dans les pays arabes. Le projet de l’islam politique a échoué en Égypte, au Soudan et en Syrie, mais en Libye il est toujours en vigueur et la Turquie envisage de faire du laboratoire libyen un tremplin pour ses alliés néo-conservateurs musulmans.

Mais comment compte envisager la Turquie ? Comme en Syrie,  Erdogan veut reproduire l’exemple de l’Armée syrienne libre  (ASL) qui réunissait des combattants rebelles en lutte contre l’armée de Bachar el-Assad, avec le soutien de l’Occident, de pays du Golfe et de la Turquie. Après une série de conquêtes, l’Armée syrienne libre a été progressivement vaincue par les troupes de Damas appuyées par les forces russes et iraniennes. L’ASL a aussi été concurrencée par les organisations jihadistes, tel que le groupe État islamique.

Affaiblie, perdant ses subsides venus du Golfe et d’Occident, l’Armée syrienne libre s’est muée en une force au service des objectifs turcs dans la région. Rebaptisée « Armée nationale syrienne », elle a été en première ligne des différentes incursions militaires turques dans le nord de la Syrie avec cette fois pour ennemi les Kurdes syriens, bête noire d’Ankara. Désormais, c’est donc sur le théâtre libyen que ces supplétifs syriens font parler d’eux, toujours comme instruments des ambitions régionales de la Turquie.

Une nouvelle Armée libyenne libre appuyée par des anciens éléments qui se sont aguerris en Syrie, telle est la première ambition de la Turquie. Il faut savoir à ce sujet que le texte de l’accord militaire envoyé aux législateurs turcs, Tripoli pourrait demander des véhicules, du matériel et des armes pour soutenir, l’armée, la marine et les opérations aériennes libyennes. Il prévoit également la mise en place d’échanges dans le domaine du renseignement. Des liens militaires unissaient déjà les deux pays avant cet accord. La semaine dernière, le Conseil de sécurité de l’ONU a mis en avant le rôle de la Turquie, de la Jordanie et des Émirats arabes unis dans l’armement de groupes belligérants en Libye, ce qui constitue une violation de l’embargo sur les armes appliqué au pays.

Il faut savoir par ailleurs qu’Ankara et Tripoli ont signé leur accord militaire en même temps qu’un mémorandum sur les frontières maritimes qui a mis la Grèce en colère. Athènes, qui a expulsé l’ambassadeur libyen après ce mémorandum a averti que la Turquie exacerbait les tensions dans la région. Des tensions avec l’Egypte et la France, des relations tendues entre Ankara et Alger qui a dénoncé vigoureusement la menace d’une intervention militaire étrangère et enfin des menaces très dangereuses qui pèsent à l’encontre des Etats sahéliens situés au sud de la Libye, comme au sud de l’Algérie.

En effet, déstabilisés par la multiplication des attaques terroristes, le Niger et le Tchad, limitrophes de la Libye, s’inquiètent des développements sécuritaires en Libye. Dans une interview accordée le 18 décembre à France 24, le président tchadien, Mahamadou Issoufou, a estimé que la Libye constitue «la principale source d’approvisionnement en armes des terroristes». «C’est la communauté internationale qui a créé le chaos en Libye et ce qui se passe dans le Sahel est l’une des conséquences du chaos libyen», a-t-il encore analysé. Un constat d’échec qui intervient un peu plus d’une semaine après l’attaque perpétrée dans le camp militaire d’Inates, situé non loin de la frontière malienne. Ce jour-là, 71 soldats nigériens ont trouvé la mort dans l’attaque de leur base par 500 djihadistes lourdement armés, montés sur des motos et des pick-ups. Revendiquée par l’EI, cette attaque est la plus meurtrière de l’histoire du Niger.

La bourbier libyen va donc provoquer une crise régionale majeure dans tous les autres pays limitrophes et les groupes armés vont se recomposer pour nouer de nouvelles alliances. Des alliances qui peuvent être portées par des factions hostiles à l’Algérie et désireuses de porter le conflit au sud de l’Algérie qui partage de nombreuses ressemblances ethniques et géostratégiques avec le sud libyen. A cela il faut rajouter le risque accru d’une nouvelle circulation des armes destructives. C’est pour toutes ces raisons que l’Algérie doit craindre cette nouvelle guerre qui va éclater en Libye.

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