La liberté de presse est un fondement de la démocratie dans ce sens qu’elle permet de questionner le gouvernement au nom des citoyens et s’inscrit dans une logique d’obligation de rendre des comptes, de transparence et de bonne gouvernance. Érigée en tant que vigie sociale, elle est censée procurer un contrepoids politique. Pas en Algérie malheureusement.

En effet, l’information officielle sera désormais rendue publique à travers des communiqués de la Présidence de la République publiés par l’Agence Algérie presse service (APS). Ainsi, toute information rapportée en dehors de l’APS sera classée dans la case de la propagande et la désinformation, précisent les nouveaux locataires d’El-Mouradia !

L’APS a publié Samedi 28 Décembre 2019 un communiqué reçu de la présidence précisant que  »la Direction de la presse et de la communication de la Présidence de la République informe l’ensemble de la presse, supports et plateformes de communication que l’information officielle est rendue public à travers des communiqués de la présidence de la République publiés par l’APS et que toute information rapportée en dehors de ce canal est à classer dans la case de la propagande et la désinformation ».

La même Direction de la Presse et de la Communication de la Présidence de la République affirme même que les  »informations diffusées à travers tout média ou plateforme de communication au titre de scoop ou dans le but de faire accroire à l’opinion publique à une proximité de la source d’information sans respect des lois de la République et des règles de la déontologie exposeront leurs auteurs aux peines prévues par les lois de la République ».

Les conseillers du Président veulent donc mettre fin aux rumeurs et aux différentes sources informelles qui ont toujours fait fuiter vers d’autres médias, et ce n’est guère propre à l’Algérie, une information désormais contrôlée et régulée.

Pourtant, la presse n’est pas qu’un moyen de diffuser l’information, elle est aussi le véhicule de divertissement, un acteur important du lien social et une source de diffusion d’opinions et d’idées.

Les journalistes et autres activistes engagés en faveur de la liberté devraient tous pouvoir informer leurs contemporains sur les faits de la vie politique, économique, sociale ou culturelle de leur pays.

Tout le monde aujourd’hui sait que dans une réelle démocratie, le pouvoir de l’information est partagé entre ceux qui la produisent, la financent, la diffusent et la consomment.

La révolution numérique a totalement désagrégé l’ancien modèle poussant de plus en plus de personnes à consulter les réseaux sociaux sur leurs ordinateurs et smartphones pour s’informer.

La majorité de nos concitoyens a constaté les bouleversements d’Internet sur le mode même de fabrication, de distribution et de consommation de l’information, avec tous les risques liés aux Fake-News et à la désinformation.

Aussi et pour parer à cela, il est indiqué que  »le Président de la République, M. Abdelmajid Tebboune, avait annoncé la tenue de rencontres périodiques avec la presse pour expliquer la situation générale, requérant la pondération et la sérénité, pour répondre à toutes les questions de la presse ».

L’autre mesure de la Direction de la Presse et de la Communication serait « l’accréditation prochaine de journalistes de différents médias pour la couverture des activités présidentielles, sans distinction ou exclusion aucune ».

Le nouveau Président Abdelmadjid Tebboune, échaudé par la violente campagne médiatique menée contre lui durant l’été 2017, et durant la dernière campagne présidentielle, veut mettre les journalistes et autres activistes du net au pas. Dans le viseur : Anis Rahmani et le groupe média Ennahar !

Personne ne pourra, dans ce cas, penser que le Président est dans une logique de vengeance et d’aucun n’ira s’opposer à la lutte contre ce journalisme opportuniste et aux ordres, qui dénigre à rechercher, vérifier, situer dans son contexte, hiérarchiser, mettre en forme, commenter et publier une information de qualité. Et encore moins à manquer de respecter la dignité des personnes et la présomption d’innocence, au point de confondre son rôle avec celui d’agent des services de sécurité ou de magistrat… Et cela reste valable à tous les médias y compris le nôtre !

Enfin, le communiqué de la présidence conclut en affirmant que  »La nouvelle République ne saurait être édifiée sans la concrétisation du principe de l’échelle des valeurs  ». Sauf que cette conclusion, qui s’apparente plus à une maxime totalitaire, peut aisément se traduire par : L’information, c’est le pouvoir !

Car il nous parait nécessaire de mentionner qu’il ne s’agit pas de verrouiller l’information et de sacrifier la liberté de la presse au nom de la prolifération et de la diversification de sources de débats accusés, à tort ou à raison, d’offrir une lecture biaisée des événements, ou de propager de fausses informations.

Il s’agit plutôt à notre sens de créer, dans l’intérêt général, un nouvel écosystème basé sur le droit et le libre accès pour tous à une information de qualité et pour cela, il y a lieu d’encourager une collaboration, sans monopoles, aussi transparente que professionnelle, entre tous les acteurs : institutions de l’Etat, médias et plateformes numériques.

Et dans cette optique, il semblerait judicieux d’aller vers la création d’une agence de presse neutre et indépendante, protégée juridiquement contre toutes interférences du pouvoir ou des cercles d’influences. L’agence autonome pourrait être dotée d’un budget composé d’une contribution de l’Etat et de recettes d’opérations commerciales la mettant à l’abri des conjonctures financières.

On pourrait imaginer à la tête de cette instance un conseil supérieur composé d’une personnalité d’Etat à la retraite, d’un représentant de l’union des journalistes indépendants, un juriste, et une personnalité du secteur privé, désignée pour sa connaissance du monde de la presse. Ces conseillers auraient pour tâche de surveiller le fonctionnement de l’Agence et de son comité exécutif gérant l’agence au quotidien selon une charte déontologique des médias à définir…

Le chantier est certes énorme, mais ne mérite-t-il pas l’effort de tous, tant les enjeux sont importants pour la démocratie et le projet de modernisation du pays ?

Car ce n’est qu’à ce prix que le public ou l’Etat pourra être en mesure d’exiger plus de responsabilités du journaliste professionnel, dans le cadre du respect des règles déontologiques fondées sur l’interdiction de déformer les faits et l’obligation d’objectivité.

Et il ne peut y avoir de respect de ses règles d’éthique sans mise en œuvre des conditions d’exercice qu’elles nécessitent.

Amir Youness

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