Comme il avait été révélé par Algérie Part, une réunion de haut niveau a bel et bien réuni le nouveau Chef de l’Etat, Abdelmadjid Tebboune, avec Said Chengriha, le nouveau Chef d’Etat-Major de l’ANP, le nouvel homme fort qui vient de succéder au défunt Ahmed Gaid Salah. Mais, contrairement à ce qui a été prévu par nos investigations, cette réunion avait servi finalement de tenir une séance de travail du Haut Conseil de Sécurité. 

La tenue d’une réunion par cette instance stratégique de l’Etat algérien est une initiative inédite. La dernière réunion du Haut conseil de sécurité (HCS) en Algérie remonte au  31 janvier 2011. A l’époque, Abdelaziz Bouteflika avait réuni le ministre délégué à la Défense nationale Abdelmalek Guenaizia, le Premier ministre Ahmed Ouyahia, le ministre des Affaires étrangères Mourad Medelci, le ministre de l’Intérieur Dahou Ould Kablia, le ministre de la justice Tayeb Belaiz et le chef d’Etat Major de l’armée Ahmed Gaïd Salah, pour étudier la brûlante situation politique provoquée par les émeutes qui ont bouleversé toutes les grandes villes du pays. A cette époque-là, le monde arabe commençait à vivre ce qu’on appellera plus tard le Printemps Arabe et la Tunisie s’était révoltée contre son dictateurZine el-Abidine Ben Ali.  Trois semaines après cette réunion du HCS à Alger, l’état d’urgence instauré le 29 février 1992, a été levé officiellement le 24 février 2011 après près de 19 ans.

Vous l’aurez donc bien compris : un HCS n’est jamais organisé en Algérie de manière fortuite. La tenue des réunions du HCS répond à des impératifs sécuritaires qui s’explique par une situation politique qualifiée de dangereuse par le pouvoir algérien. Et pourtant, ce jeudi 26 décembre, à la vielle du 45e vendredi du Hirak, et le premier au lendemain du décès d’Ahmed Gaid Salah, le Président Tebboune a réuni le HCS pour, explique le communiqué officiel de la présidence de la République,  « examiner la situation dans la région, notamment au niveau des frontières avec la Libye et le Mali ».

La même source indique, par ailleurs, que « le Haut conseil de sécurité « a décidé d’une batterie de mesures à prendre pour la protection de nos frontières et notre territoire national et la redynamisation du rôle de l’Algérie au plan international, particulièrement en ce qui concerne ces deux dossiers, et de manière générale dans le Sahel, la région saharienne et l’Afrique », précise encore le communiqué de la Présidence.

La situation explosive en Libye est-elle donc la seule motivation et explication de cette réunion surprise du Haut Conseil de Sécurité à laquelle a participé Said Chengriha, le nouveau patron de l’armée, aux côtés de Tebboune ? Peu probable même si la Libye voisine s’apprête à entrer de plain-pied dans une nouvelle guerre meurtrière. La Turquie évoque ces jours-ci de plus en plus clairement la possibilité de s’engager en sol libyen pour contrer l’influence grandissante des Russes qui auraient déployé 2000 mercenaires en soutien du général Khalifa Haftar.

La Libye actuelle est déchirée par l’affrontement entre deux forces libyennes : le pouvoir officiel incarné par le président Fayez Al-Sarraj, censément reconnu (mais pas forcément soutenu) par les Nations Unies (on l’appellera ici le GNA pour Gouvernement d’union nationale en anglais),  et puis en face l’autoproclamée Armée  nationale Libyenne (ANL) menée par le général Khalifa Haftar, homme fort de l’Est libyen, qui jure depuis des mois de reprendre Tripoli et le contrôle du pays déchiré depuis la mort en 2011 de Mouammar Kadhafi.

A la fin du mois de novembre, la Turquie a signé un accord de coopération militaire avec le GNA du président Al-Sarraj, ce à quoi le général Haftar a répondu quelques jours plus tard en annonçant le lancement d’une nouvelle offensive sur la capitale Tripoli.  La Turquie n’envisage pas d’abandonner son allié et ses intérêts en Libye. Et Haftar, soutenu par la Russie, veut en finir et conquérir toute la Libby.

2000 mercenaires venus de Russie, et 5000 envoyés du Soudan voisin, toujours en appui du général Haftar : c’est l’autre chiffre brandi par Erdogan pour justifier le fait que l’armée turque pourrait aussi rentrer dans la bataille, et cette présence massive de mercenaires soudanais est confirmée par une enquête de terrain publiée il y a deux jours par The Guardian à Londres.    D’où cette question : la Libye est-elle en train de devenir une nouvelle Syrie ? La guerre frappe aux portes de nos frontières et le pouvoir algérien craint donc une escalade régionale qui va menacer certainement notre stabilité et la sécurité de notre pays.

Les craintes sont donc légitimes car les menaces sont réelles. Mais la situation en Libye est explosive depuis plusieurs jours. Pourquoi avoir attendu jusqu’au lendemain du décès de Gaid Salah pour tenir une réunion du HCS ? Certaines de nos sources craignent que le pouvoir algérien instrumentalise les tensions en Libye pour imposer des mesures coercitives sur le plan politique à l’intérieur du pays. En clair, le pouvoir algérien serait tenté de recourir à l’Etat d’urgence ou d’exception pour interdire les manifestations du Hirak prétextant des menaces sécuritaires provenant de Libye d’autant plus que la position de l’Algérie n’est pas du tout neutre ni claire sur le conflit libyen.

Sous l’égide de Bouteflika, l’Algérie a soutenu activement le GNA libyen. Mais depuis la prise de pouvoir par Ahmed Gaid Salah, l’Algérie s’est nettement rapproché du général Haftar et une enquête publiée par Algérie Part a révélé comment un avion transportant des armes a rallié la Libye depuis Alger. 

Le communiqué de la Présidence de la République n’est donc pas du tout rassurant. Et dans l’histoire contemporaine de l’Algérie, les réunions du HCS n’ont jamais apporté des bienfaits à notre pays. En témoigne, les réunions de 1991, 1992, 1993 ou 1994 dont les conclusions n’ont pas été à la hauteur pour gérer les délicats évènements de la décennie noire. Il faut savoir que le Haut Conseil de Sécurité est un organisme chargé officiellement « de donner au président de la République des avis sur toutes les questions relatives à la sécurité nationale ».

Il est officiellement composé du président de l’Assemblée nationale, du Premier ministre, du ministre de la Défense nationale ou son représentant, du ministre des Affaires étrangères,  du ministre de l’Intérieur, le ministre de la Justice et depuis 1989, c’est le chef d’État Major de l’Armée qui représente la Défense et le ministre de l’économie est autorisé à participer aux réunions du HCS.

 

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