Enquête – Cette société française bannie par la Banque Mondiale pour corruption, et qui prospère en Algérie !

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Après s’être établis à 64 millions d’euros en 2016 et 182 millions d’euros en 2017, les flux des investissements directs étrangers (IDE) français en Algérie ont atteint 283 millions d’euros en 2018 et il faut remonter à 2009 avec ses 432 millions d’euros pour trouver un niveau plus élevé d’IDE.

Ce rebond des investissements français s’explique aisément par la construction de l’usine Peugeot à Tafraoui, de l’usine de produits pharmaceutiques Sanofi à Sidi Abdellah ainsi que l’usine de polypropylène à Arzew entre Total et Sonatrach et enfin par la construction de l’usine de fabrication d’isolateurs de lignes électriques en verre trempé par Sediver Algérie.

Pour rappel, ce dernier partenaire étranger a été retenu dans le cadre d’un appel d’offres national et international ouvert, lancé pour l’acquisition de deux millions d’isolateurs en verre trempé pour lignes électriques 60 Kv, 220 Kv et 400 Kv, avec obligation pour les soumissionnaires à investir dans un projet industriel avec Sonelgaz, et/ou des sociétés désignées par Sonelgaz, pour la domiciliation en Algérie, de la fabrication d’isolateurs en verre trempé pour lignes électriques haute et très haute tension.

Une Assemblée Générale Ordinaire de l’entreprise publique Sonelgaz, présidée par le Ministre de l’Energie, s’était tenue le 09 février 2017 au siège de la société, durant laquelle les membres de l’AG avaient examiné plusieurs points à l’ordre du jour puis ont approuvé un projet de partenariat pour la création d’une société de fabrication d’isolateurs électriques.

Suite à quoi, et après plus de 3 années de négociations, les entreprises algériennes SONELGAZ, ENAVA et ALELEC et la française SEDIVER ont pu signer le 18 octobre 2018 à Alger, un accord pour la création d’une entreprise conjointe de fabrication d’isolateurs en verre pour les lignes électriques hautes tensions pour un investissement de près de 3 Mds DZD, soit près de 22 Millions €.

La répartition du capital de la nouvelle joint-venture SEDIVER Algérie, d’un montant de 896 Millions DA a ainsi été ventilé : 16% pour Sonelgaz, 20% pour Al Elec 20 %, 15% pour Enava et Sediver détenant les 49% restants.

Fondée en 1898 à St-Yorre, l’entreprise Sediver est aujourd’hui le leader mondial incontesté de l’isolateur en verre trempé, équipant des lignes très haute tension avec un chiffre d’affaires en 2018 s’élevant à près de 62 Millions € et un capital social d’un montant de près de 29,5 Millions €.

Isolants Verre trempé sur ligne haute tension

 

Selon les déclarations officielles, le site de production aura une capacité de 1,8 M d’isolateur/an et devrait employer 150 personnes qui bénéficieront de formation sur les sites de Sediver à Nusco (Italie) et St-Yorre (France). Enfin il était prévu que 20 à 30% de ses fabrications seraient exportées.

Alors que la création de cette société de fabrication d’isolateurs s’inscrit dans un contexte de croissance continue de la demande énergétique, l’objectif visé est de servir en priorité les besoins du marché national, lesquels représentent environ 40 à 50 % de la capacité annuelle de production, mais également de s’appuyer sur l’expérience et le savoir-faire de l’entreprise étrangère pour un transfert de savoir graduel pour nos jeunes ingénieurs et managers algériens.

Il faut savoir que les lignes aériennes de transport d’énergie sont un élément stratégique des infrastructures électriques de l’Algérie. Leur conception tient compte de l’immensité du territoire et des différents risques qui pourraient en compromettre le fonctionnement.

Si le coût des isolateurs installés sur les lignes électriques est évalué autour de 5% de l’ensemble de l’investissement global, il représente néanmoins jusqu’à 70% des incidents sur la ligne et souvent près de 50% du coût de maintenance du réseau.

Plusieurs éléments extérieurs peuvent venir polluer la surface isolante des lignes électriques et la rendre dangereusement conductrice tout en perturbant le bon fonctionnement du réseau. Le sel en bord de mer, la poussière, le sable, le brouillard peuvent en effet introduire un courant de surface sur l’isolateur. C’est dire si la formation, le taux d’intégration et le choix du type d’isolateur est une composante importante du projet !

Dans ce sillage, il a été prévu un niveau de production d’isolateurs adaptés au pays de 200.000 unités la première année, et qui devrait augmenter jusqu’à atteindre 2.2 millions à compter de la cinquième année, avec un taux d’intégration nationale ciblé de 44% au démarrage et de 100% dès le 16ème mois de production.

Et si Sediver répond totalement aux problématiques énumérées ci-haut et ayant pesé dans le choix de la partie algérienne, il n’en demeure pas moins que la filiale du luxembourgeois SEVES Group et leader mondial des isolants en verre de lignes haute tension, souffrait d’inconduite liée à de graves problèmes d’éthiques tels, qu’elle avait été bannie le 5 décembre 2017 des projets de la Banque Mondiale, et autres banques de multilatérales de développement, pour une durée de deux ans ! Nos dirigeants ne le savaient-ils pas?

Cette décision de la BM avait été prise suite à l’implication délictueuse de Sediver dans le projet Southern Africa Power Market Project (SAPMP) en République démocratique du Congo du Congo (RDC) ayant trait à des infrastructures de production et de transmission d’électricité.

Sanction logique et qui découle d’une enquête ayant révélé, avec preuves, des pratiques de corruption par lesquelles Sediver a effectué des paiements indus à un employé d’une société de conseil pour influencer un processus d’appel d’offres.

Le groupe auquel appartient Sediver avait alors convenu de développer et de mettre en œuvre un programme de conformité et d’intégrité conforme aux directives du Groupe de la Banque mondiale, et ce après avoir payé une amende de 6,8 Millions d’Euros à la RDC.

Ce n’est que le 30 septembre 2019 que la Banque européenne d’investissement (BEI) et Sediver Avaient conclus un accord concernant les conduites interdites commises dans le cadre d’un ensemble relatif à la remise à neuf d’une ligne de transmission HVAC 400 kV dans le cadre du programme régional et national financé par la BEI en République démocratique du Congo.

Selon cet accord, Sediver SAS sera conditionnellement non exclue pour une période de deux ans à compter de l’entrée en vigueur de l’accord (c’est-à-dire à partir du 24 septembre 2019). Cela signifie que Sediver SAS reste éligible à participer aux projets financés par la BEI tant qu’elle respecte les termes de l’accord de règlement

Déjà en 1994, la Commission des opérations de Bourse (COB) française avait décidé d’ouvrir une enquête sur Sediver compte tenu des informations données lors de son introduction en bourse.  L’autorité de marché était intriguée par le titre Sediver et les informations financières diffusées qui auraient manqué de transparence.

La récente radiation de Sediver par la BM a été suivie par l’ensemble des banques multilatérales de développement en vertu de l’Accord pour l’exécution mutuelle des décisions de radiation qui a été signé le 9 avril 2010 avec la Banque Mondiale.

Ainsi, même la Banque Africaine de Développement  (BAD) avait dû bannir la société française Sediver pour la même période et de tous les projets qu’elle soutenait…

Pour rappel, la BAD est un des principaux organismes africains luttant contre le blanchiment d’argent dont l’Algérie fait partie. Notre pays est même l’un des 23 pays signataires de l’accord portant création de la BAD signé à Khartoum au Soudan, le 4 août 1963.

Cette institution régionale multilatérale de financement a pour objectif de contribuer au développement économique durable et au progrès social des pays africains qui constituent les pays membres régionaux (PMR) de la BAD.

Le gouvernement algérien, 4éme plus grand actionnaire africain de la BAD, avait déjà pris contact en 2017 avec la BAD afin d’appuyer et de supporter le programme d’investissements de Sonelgaz sur la période 2017-2027, pour un montant avoisinant les 50 milliards de dollars !

De même, la BAD avait décaissé en décembre 2016 un appui budgétaire de 900 millions d’euros pour financer le programme algérien d’appui à la compétitivité industrielle et énergétique.

Il s’agissait d’un prêt accordé à des conditions « exceptionnellement avantageuses », selon le représentant résidant de cette banque régionale à Alger, Boubacar Sidiki Traore, à savoir « un taux d’intérêt inférieur à 2% et un remboursement sur 20 ans avec un différé de cinq ans » !

M.Traoré Boubacar Sidiki, représentant de la BAD

Depuis, la Société Nationale de l’Electricité et du Gaz, criblée par une dette estimée à 2400 Milliards de Dinars, envisage de se tourner vers un endettement extérieur pour assurer son plan de développement à l’horizon 2026.

Et même si en février 2006, les autorités algériennes avaient pris la décision de surseoir au recours aux emprunts extérieurs et de procéder au remboursement par anticipation des dettes contractées auprès des institutions multilatérales, cela n’avait pas empêché le PDG de Sonelgaz Chaher Boulakhras d’affirmer à la fin du mois de Juillet 2019 que le recours à l’endettement extérieur est en cours d’examen…

Comme on le voit, ce sont là des relations fortes entre la BAD et l’Algérie, qui ont contribué au financement d’une quarantaine d’opérations pour un montant de plus de 3 milliards de Dollars depuis 1971.

Participant à la 19ème réunion du Comité Consultatif des Gouverneurs (CCG) de la BAD le 18 Septembre 2019 à Charm El Cheikh, le ministre des Finances, Mohamed Loukal, a réitéré le soutien de l’Algérie à la Banque africaine de développement (BAD) comme acteur clé pour le développement du continent africain.

Comment expliquer alors que de hauts fonctionnaires de l’Etat, dont Youcef Yousfi, Mustapha Guitouni, Mohamed Arkab, Noureddine Boutarfa pour ne citer que ceux-là, aient décidé de faire partenaire économique et stratégique, une entreprise coupable de faits de corruption et bannie par les instances financières mondiales et africaines dont l’Algérie a ratifié les accords internationaux ?

Ne risque-t-on pas ainsi de voir les portes de ces institutions financières légitimement se fermer à toutes nos futures demandes de soutien financier pour des projets stratégiques, à l’heure ou l’Algérie fera face à la crise financière à venir et à l’amenuisement de ses réserves de changes ?

Classée 105ème sur 180 pays par l’ONG de lutte contre la corruption Transparency International en janvier 2019, les représentants de l’Etat algérien ne devraient-ils pas s’interdire ce type de décisions hasardeuses, laissant croire que l’Algérie  »blanchirait » des sociétés ayant recours à la corruption ?

En avons-nous vraiment besoin…

Amir Youness

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