Le 12 décembre 2019, après dix mois de hirak, le pouvoir a réussi à faire passer en force ce que l’opinion nationale la plus large a considéré comme étant des pseudo élections présidentielles. Malgré son rejet populaire massif, ce scrutin imposé dans ses préparatifs, son processus et ses résultats, a, comme prévu, placé Monsieur Abdelmadjid Tebboune à la tête du pays.

 

Deux jours après, au cours de sa première conférence de presse et avant même la proclamation des résultats officiels par le Conseil Constitutionnel et la cérémonie d’investiture, il lance un appel pour un dialogue national et tend sa main au Hirak.

 

Même si cette offre est largement soupçonnée de dissimuler une manœuvre en vue de parachever le recyclage du régime en place, elle mérite, par principe, d’être accueille favorablement. Le Collectif NARé veut bien croire pour sa part que le dialogue proposé pourrait fournir l’occasion d’un nouveau départ vers une transition conforme aux aspirations du hirak. Loin de toute naïveté, il estime cependant que les décideurs devront prendre des décisions de rupture fortes et courageuses pour prouver leur bonne foi et leur sincère volonté d’aller vers une telle transition.

Ces décisions, au nombre de quatre, concernent la réunion d’un minimum de conditions préalables qui sont à même de crédibiliser le dialogue proposé et de garantir en grande partie son succès.

  1. La libération de tous les prisonniers politiques victimes de la répression contre le hirak.

Ce sont d’une part les détenus d’opinion connus sur la scène politico médiatique et ceux moins connus qui ont émergé depuis le 22 février 2019, d’autre part des centaines de jeunes anonymes arbitrairement incarcérés sur la base de motifs fallacieux sans caractère pénal aucun : port de l’emblème amazigh, participation aux marches populaires jugée trop exubérante au goût des policiers, etc.

La libération de tous ces prisonniers doit être accompagnée de leur réhabilitation politique et sociale ; libre à chacun d’eux par la suite de demander réparations et dédommagements pour les préjudices causés.

→ Aucun dialogue ne peut avoir lieu avec un pouvoir qui maintient en prison des militants du hirak.

  1. L’arrêt de la répression sous toutes ses formes à l’encontre du mouvement populaire.

Les manifestant(e)s, activistes et militant(e)s pacifiques engagé(e)s dans le hirak n’ont plus à être inquiétés et à faire l’objet, comme cela s’est souvent produit, d’arrestations arbitraires, souvent musclées, opérées au mépris des procédures régulières, et suivies d’atteintes à l’intégrité morale et physique des personnes, de leur mise au secret et d’actes de torture commis sur elles.  De même, plus personne ne doit subir les interpellations, les intimidations et les violences policières à l’occasion de l’exercice de ses droits démocratiques.

Les victimes de la répression porteurs de séquelles, ainsi que les parents des martyrs du hirak tels que le défunt Ramzi Yettou sont en droit de s’organiser en Collectif en vue de poursuivre et faire condamner les responsables et les auteurs des exactions commises, et demander réparation à la République.

→ Aucune espèce de dialogue n’est envisageable sur quoi que ce soit et sous quelle que forme que ce soit dans un contexte où la répression anti populaire continue de sévir.

  1. L’instauration des libertés démocratiques individuelles et collectives

Bien que toutes les Constitutions que le pays s’est données ont toujours reconnu au peuple algérien le droit aux libertés démocratiques, ces libertés ont toujours été bridées par le truchement des textes d’application, des notes et circulaires non publiables où se nichent sournoisement des dispositions liberticides. Cette hypocrisie institutionnalisée doit impérativement cesser par un gel pur et simple décrété pour raison d’Etat sur toutes ces dispositions scélérates, ceci en attendant une refonte de l’ensemble de l’arsenal juridique qui consacrera pleinement les libertés de pensée, d’opinion, d’expression, d’organisation, de manifestation.

Aucun dialogue authentique et fructueux ne peut avoir lieu tant que les libertés démocratiques continuent d’être étouffées.

  1. L’ouverture des médias publics et privés.

Les libertés de pensée, d’opinion, d’expression présupposent l’accès à des médias qui permettent d’exercer le droit d’être informé, mais aussi le droit et le devoir d’informer, ainsi que la possibilité de faire se confronter publiquement les idées, opinions et argumentaires les plus divers en leur accordant la plus grande audience dans un esprit d’ouverture et de tolérance. C’est à ce prix que pourra avancer au niveau des citoyens la compréhension éclairée des problèmes nationaux et leur inclusion maximum dans l’élaboration participative des meilleures solutions à y apporter. Ceci suppose que les médias soient eux-mêmes libérés de toute entrave ou censure ; les seules limites acceptées à l’exercice de leur métier étant celles fixées par la déontologie et l’éthique universellement admises dans la profession journalistique.

→ Aucun dialogue ouvert et transparent ne peut avoir lieu tant que les médias publics et privés demeurent verrouillés.

En guise de conclusion :

Les quatre conditions énoncées ici sont indispensables mais aussi indissociables. Leur réunion incombe aux seuls décideurs. La suite qui leur sera réservée constitue un test infaillible sur les véritables intentions du pouvoir.

D’autres conditions essentielles sont évidemment à réunir. Deux d’entre elles sont du ressort du mouvement populaire pour lequel l’heure est venue de :

  • Structurer sa plateforme de revendication politique telle qu’elle découle des aspirations du hirak. Sur ce point le meilleur moyen de ne pas faire fausse route et de s’appuyer sur les slogans clamés par la rue depuis le 22 février 2019 pour les traduire le plus fidèlement possible, et dans les concepts politiques les plus appropriés, en plateforme politique.

 

  • Dégager des délégués capables d’assumer, à l’occasion du dialogue, la mission de porte-paroles auprès du pouvoir. Sur ce point également, le meilleur moyen de s’assurer que les délégués choisis répondront à la perfection aux critères de probité, de crédibilité et surtout de fiabilité, sera d’opter pour un premier noyau dur composé des détenus politiques arrêtés lors du hirak, une fois ces derniers libérés.

Tout retard ou tergiversation dans la prise en charge sérieuse de ces deux conditions devenues urgentes risque fort de mettre en péril la cause du hirak et même son avenir.

Pr Mohamed Bouchakour

P/Coordinateur du Cercle de Réflexion NARé (Notre Nouvelle Algérie Républicaine)

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