Le Ministre de l’intérieur espagnol M. Fernando Grande-Karlaska, de passage à Alger ce jeudi 28 Novembre a déclaré que le gouvernement espagnol appuyait ‘’le processus électoral qui va se tenir le 12 décembre prochain », dans sa déclaration à la presse suite à son entretien avec le ministre de l’Intérieur, des Collectivités locales et de l’Aménagement du territoire, Salaheddine Dahmoune.

La rencontre entre les deux Ministres a permis entre autres d’évaluer la coopération bilatérale entre les deux pays et de procéder à « analyse des différents éléments susceptibles d’être développés ».

Il faut rappeler que l’Algérie et l’Espagne ont signé plusieurs accords dont le plus important reste le traité d’amitié et de bon voisinage paraphé le 8 Octobre 2002 par l’ex président Abdelaziz Bouteflika, sanctionné par de nombreuses sessions de réunions bilatérales Algéro-espagnoles de Haut niveau, dont les consultations, en décembre 2016, ont été élargies à la sécurité : la lutte contre le terrorisme, le crime organisé, la migration illégale et le trafic de drogue.

L’Algérie, par ailleurs troisième client et troisième fournisseur de l’Espagne, est un partenaire énergétique stratégique et assure presque la moitié des besoins de l’Espagne en gaz naturel. La société publique Sonatrach a d’ailleurs signé en juin 2018 des accords sur le renouvellement des contrats d’approvisionnement en gaz naturel avec la compagnie Naturgy, anciennement Gas Natural Fenosa, et ce, jusqu’en 2030, pour 8 milliards de mètres cubes par an !

Si la presse en général relaie l’information officielle sur l’excellence des relations bilatérales Algéro-espagnoles, ces dernières sont soumises quelques fois à certaines difficultés et incompréhensions bien souvent éludées pas nos médias.

Car la récente visite du Ministre de l’intérieur espagnol s’inscrit dans un cadre sécuritaire délicat qui fait l’objet d’inquiétudes sérieuses de la part des autorités espagnoles et algériennes.

En effet, le 27 Novembre 2019, une note réactualisée du Ministère des affaires étrangères de l’Espagne, conseillait à ses ressortissants de ne pas voyager dans les camps de réfugiés sahraouis à Tindouf, à cause de probables attaques terroristes confirmées par des sources gouvernementales et par les services de renseignement opérant dans la région, qui pointent du doigt l’État islamique du Grand Sahara.

Cette organisation terroriste d’idéologie salafiste Djihadiste qui a prêté allégeance à l’Etat Islamique, a été fondée en 2015. Son chef, Adnan Abu Walid Sahraoui, est né à Laayoune, capitale de l’ancien Sahara espagnol.

Adnan Abu Walid Sahraoui

L’Espagne prend très au sérieux le sort de ses nombreux ressortissants qui se rendent régulièrement dans ces camps dans le cadre d’un programme de volontariat appelé  »Vacaciones en Paz », qui accueille chaque été environ 4 000 enfants sahraouis au sein de familles espagnoles pendant les mois de juillet et août. Certaines de ses familles rendent à leur tour visite à leurs jeunes hôtes sahraouis à Tindouf…

La recommandation de la diplomatie espagnole tombe au plus mauvais moment, et vient irriter un peu plus le pouvoir d’Alger, au moment même où le parlement européen avait introduit un projet de résolution soutenant le hirak, résolutions toutes adoptées d’ailleurs le 28 Novembre 2019.

Ne souhaitant visiblement pas plus contrarier le régime algérien, Fernando Grande-Karlaska, le Ministre de l’Intérieur du Royaume d’Espagne, a vite fait d’affirmer d’Alger que  »L’Espagne a toujours considéré (concernant la situation en Algérie) qu’il s’agit d’une question interne’’… Realpolitik !

D’autre part, la presse algérienne s’est également gardée d’évoquer l’autre sujet abordé lors des discussions entre les deux ministres de l’Intérieur, et portant sur d’autres événements qui préoccupent le gouvernement espagnol, dont M. Fernando Grande-Karlaska fait partie.

Au début du mois d’Août 2018, le Maroc avait déstabilisé l’économie de Melilla en décidant de fermer les bureaux de la douane commerciale, à cause de son incapacité à maîtriser le fléau de l’immigration clandestine à destination de l’Europe et du problème de contrebande de marchandises émanant de l’enclave espagnole située dans le nord-est du Maroc.

Centre ville de Melilla

Cette situation a contraint les autorités espagnoles à étudier plusieurs scénarios de sortie de crise, dont la possibilité d’accorder des visas d’entrée aux ressortissants algériens, valables uniquement sur le territoire de Melilla, pour relancer l’économie de la ville.

La presse marocaine s’est déchaînée contre cette mesure qui suscité une vive polémique dans le royaume, tout comme celle consistant en la proposition de la part du maire de la ville de Melilla en direction des algériens, d’établir une liaison commerciale entre le port de Melilla et celui de Ghazaouet dans la Wilaya de Tlemcen pour désenclaver la ville espagnole.

Il y a quelques années la présidente de l´association  »La Maison d’Algérie » avait déjà utilisé la page Facebook de ladite association, pour lancer une campagne publicitaire au profit de la compagnie maritime Espagnole « Baleria »… au détriment de la compagnie de transport maritime Algérienne ENMTV. Nous y reviendrons.

Enfin, l’autre aspect des discussions a porté sur l’assistance que pourrait apporter Alger, pour aider ses homologues espagnols à contrer la montée de l’Islamisme radical au sein de la forte communauté marocaine en Espagne.

Si Ceuta et Melilla sont considérées être des portes d’entrée vers l’Europe pour de milliers de migrants africains et un point d’accès pour le trafic de drogue entre le royaume chérifien et l’Espagne, depuis une dizaine d’années ces deux villes sont aussi soupçonnées d’être devenues des « viviers » pour les candidats espagnols au djihad.

Faut-il rappeler que la plupart des personnes responsables des attentats de Paris en 2015 de  Bruxelles en 2016 et de Catalogne étaient toutes en relation avec ces territoires, comme le rappelle si bien la journaliste Elise Lambert ?

Selon un rapport de l’Institut Royal El Cano, depuis 2013 près de 49 % des personnes liées à l’Etat islamique en Espagne sont nées à Ceuta, et 22,1% à Melilla. Il est également apporté dans le même rapport que parmi les vingt résidents en Espagne et combattants du djihad qui avaient ralliés la Syrie entre 2012 et 2013, onze avaient pour origine la ville de Ceuta.

L’idée suggérée par les autorités espagnoles serait de profiter de l’expérience algérienne, dans sa quête de réappropriation et de contrôle de ses mosquées à Melilla dont plus de la moitié de la population est musulmane, à travers des imams algériens. Leurs homologues marocains étant, depuis les derniers attentats en Europe, considérés par le Royaume ibérique comme trop complaisants et permissifs dans leurs prêches et vis-à-vis d’un discours violent répandu dans la mouvance extrémiste salafiste, qui fait des ravages dans la communauté musulmane.

Mosquée à Melilla

Un changement de cap et une évolution redoutée par le Makhzen, qui a aussitôt dépêché son ministre des affaires étrangères Nasser Bourita, pour être reçu le 28 Novembre à Madrid par : le chef du gouvernement espagnol en fonction, Pedro Sanchez ainsi que son homologue espagnol, Josep Borrell, afin de discuter sur les problèmes de coopération commerciale et politique.

Nasser Bourita à G. et Pedro Sanchez à D.

Car il s’agit de faire vite. Selon le journal El Español,  »la Commission islamique Ennour, présidée par l’homme d’affaires Youssef Kaddour Adda, a bien rencontré il y a quelques semaines la présidente de  »Maison Algérie », à Valence, pour chercher de nouvelles formes de commerce avec l’Algérie et inviter ses imams formés en Espagne à investir les mosquées de la ville, toutes contrôlées jusqu’à présent par le Maroc ».

Kaddour Adda, Commission islamique Ennour

Plusieurs informations confirment qu’une discrète réunion réunissant de hauts représentants algériens ainsi que Houria Sehili épouse Khedim, la représentante du Front de Libération Nationale (FLN) en Espagne et présidente de l’association  »Maison de l’Algérie » à Valence, a été organisée avec des responsables espagnols pour tracer les contours d’un éventuel accord.

Contactée par une journaliste, Mme Sehili a nié ces informations et a déclaré  »La Maison de l’Algérie à Valence se concentre sur l’activité culturelle et sociale, mais c’est apolitique et sans but lucratif »

Pourtant, en Juillet 2013, Houria Sehili avait déjà un pied dans la politique puisque nommée coordinatrice générale du groupe sectoriel des socialistes arabes, au sein du parti socialiste du Pays valencien (PSPV-PSOE), une formation politique espagnole qui constitue la fédération du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) à Valence.

Elle s’était également présentée en deuxième position sur la liste FLN de la zone 4 aux élections législatives 2017, qui a vu le RND et le FLN rafler la majorité des sièges au parlement.

Houria Sehili et le Premier Ministre Noureddine Bedoui

Le candidat du parti FLN, Dahmoune Abdelhakim, accessoirement frère du Ministre de l’Intérieur et ex-employé du consulat d´Algérie à Frankfurt en Allemagne, a été élu après avoir bénéficié d’un maximum de voix d’Allemagne, mais étrangement du Canada où il était pourtant inconnu, tout comme en Espagne et plus exactement à Valence ou réside…Houria Sehili.

Le 18 Novembre 2019, cette dernière a pris part à une rencontre avec le candidat à la magistrature de l’État Azzedine Mihoubi, au siège du parti RND à Alger. Celui-ci a lui a transmis un message destiné à la communauté algérienne en Espagne, insistant sur l’importance de la tenue des élections du 12 décembre et sa confiance dans la forte participation de la communauté algérienne à ce vote. Un signe de ralliement à Mihoubi ?

Abdelhakim Dahmoune et Azzedine Mihoubi

Comme on le voit, les enjeux sécuritaires liés au terrorisme ainsi que l’opportunisme économique et politique durant les temps de crises, imposent bien souvent à certains états européens ayant des relations de partenariats privilégiés avec l’Algérie et leurs relais, à préférer préserver le pouvoir en place par crainte d’un changement qui déstabiliserait la région, et qui leur ferait perdre les intérêts auxquels ils tiennent et dont ils dépendent.

De son côté, le pouvoir algérien ne cessera jamais son recours systématique à la fraude, au au népotisme à la corruption pour espérer se maintenir, quitte à affaiblir notre pays et ses institutions face aux nations étrangères.

La visite du ministre espagnol de l’Intérieur s’inscrit dans cette seule optique : la continuité ! A contre-courant de l’histoire…

 

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