L’Etat algérien a procédé à partir d’aujourd’hui mardi à un nouveau découpage administratif et territorial qui porte le nombre des wilayas à 58.  Des nouvelles wilayas ont été créés ce mardi en marge du Conseil des ministres présidé par Abdelkader Bensalah, le chef de l’Etat par intérim. Les nouvelles wilayas sont : Bordj Badji Mokhtar, Djanet, In Salah, El Ménéa, In Guezzam, El Meghaïer, Touggourt, Béni Abbès, Timimoun et Ouled Djellal.

Jusque-là, le territoire algérien était géré selon les dispositions de la loi no 84-09 du  divisé l’Algérie en 48 wilayas et 1 541 communes. Et depuis aucun changement n’a été opéré jusqu’au décret no 15-140 du 27 mai 2015 qui a créé en outre la wilaya déléguée, rattachée à une wilaya mère. Aujourd’hui, la création de ces nouvelles wilayas répondent-elles à un impératif de développement local ? Pas si sûr.
Le territoire algérien est, certes, immense et l’Algérie, le plus grand pays de l’Afrique géographiquement, avait besoin d’une nouvelle organisation territoriale au regard des défis que lui opposent sa forte croissance démographique. Ceci dit, la création de ces nouvelles wilayas dans le contexte économique et politique qui traverse aujourd’hui l’Algérie s’apparente à une mesure d’urgence populiste et contre-productive elle ne peut rien d’apporter de nouveau au confort et bien-être des Algériens. Explications.
Un développement local définit à l’ancienne 
Il faut savoir qu’en Algérie, la notion du développement local a évolué principalement sur deux périodes. La première est celle qui caractérise les premières années de l’indépendance, au cours desquelles l’acteur du développement local était un acteur unique, l’État en l’occurrence, qui définit et déploie des stratégies de développement dans le cadre d’une économie planifiée et centralisée. La deuxième période est caractérisée par la définition d’un ensemble de réformes s’inscrivant dans le contexte de l’ouverture du pays et de son intégration à l’économie de marché. De ce fait, le rôle de l’État en tant que principal décideur et entrepreneur commence à s’amenuiser avec la prise en considération de la capacité, de plus en plus forte, des échelons locaux à faire émerger des dynamiques locales et à propulser le processus de développement. C’est dans ce contexte que des réformes ont été engagées dès le début des années 1990. On a ainsi assisté à l’adoption de nouvelles lois relatives aux collectivités locales grâce auxquelles ces dernières ont bénéficié de larges prérogatives, notamment le fait que la commune doit être considérée comme collectivité territoriale de base et assise de la décentralisation.
Malheureusement, ces réformes n’ont pas été poursuivies et concrétisées réellement et la « décentralisation » était demeurée longtemps un simple slogan trompeur. Et dans la réalité, de l’extrême sud jusqu’à l’extrême ouest ou est, les algériens dépendent toujours des décisions centrales prises à Alger.
Jusqu’à aujourd’hui, la construction de projets de développement local à partir des ressources territoriales existantes est quasi-inexistante. La gestion des régions, des wilayas comme des communes souffrent toujours de l’absence d’une vision d’action sur le local et de promotion de projets d’envergure qui enferme les territoires des communes dans des réalisations de routine (petits projets : écoles, centres culturels, sportifs…) et accroît de plus en plus leur dépendance aux dotations de l’État.
Depuis l’indépendance, l’Algérie souffre de l’ignorance des spécificités locales dans les investissements publics qui répondaient plutôt aux objectifs et exigences de la planification nationale centralisée et, d’autre part, l’insuffisance des ressources financières des communes font de ces collectivités communales des subordonnées de l’État, considéré dans le contexte algérien comme le principal acteur du développement local, alors que les territoires locaux sont vus comme de simples supports d’activités économiques.
Les géographes ou démographes les plus sérieux définissent d’un commun accord le  développement local comme un processus utilisant les initiatives locales à l’échelle des collectivités comme moteur du développement économique. Il est considéré en tant qu’émanation du local inversement au national, à travers une propulsion ascendante, dont les acteurs se situent sur l’échelle de la sphère locale. Il est une démarche impliquée des relations que tissent les acteurs dans la proximité. Cette démarche contribue à produire des marges de manoeuvre nouvelles et permet d’expliquer que le territoire est le niveau pertinent pour la réflexion et l’action économique. Le développement local est en effet un concept dont la signification et l’émergence varient d’un contexte à l’autre.
Mais en Algérie, la définition est restée terriblement la même depuis 1984. Depuis cette année-là, l’Algérie comprend 1541 communes réparties dans 48 wilayas. Les niveaux dans lesquels la population choisit des repré­sentants qui sont plus ou moins directement concernés par la gestion des problèmes des populations locales, sont la wilaya à travers l’Assemblée Populaire de Wilaya et la commune à travers l’Assemblée Populaire Com­munale. Dans cette organisation les daïras apparaissent comme des simples courroies politico-administratives de transmission entre les communes et la wilaya.
Or, ce mode d’organisation s’est soldé par un total échec et excepté Alger et quelques autres villes du nord, les autres villes et régions algériennes souffrent d’une totale déshérité. Et pour cause, l’organisation administrative ne colle aucunement à la sociologie de l’Algérie et ses véritables besoins.

Les statistiques démographiques algériennes démontrent que 96% de la population vit sur 17% du territoire national. Créer de nouvelles wilayas au sud du pays ne concerne donc qu’une infime partie de la population dont la prise en charge des besoins en matière de développement ne passe pas par la création de nouvelles entités administratives. Des entités qui nécessiteront de nouveaux budgets de fonctionnement alors que l’Algérie patine dans une crise financière lancinante.

En vérité, pour améliorer le développement local dans notre pays, il aurait été plus judicieux de changer les choix politiques, les modes de gouver­nance car la gestion des affaires de toutes les régions éloignées du pays ont été le fait de « l’Etat providence » depuis l’indépendance.

La décision concernant les projets revenait à l’Etat : ministère pour les programmes sectoriels centralisés (PSC) et la wilaya pour les programmes sectoriels de développement (PSD) et les plans communaux de dévelop­pement (PCD). Le financement se faisait sur budget de l’Etat. Les études de faisabilité (formulation des projets) étaient faites par des bureaux d’études étatiques nationaux ou de wilaya. La réalisation (mise en œuvre) était confiée aux entreprises nationales, des wilayas ou communales spécialisées dans diffé­rents secteurs (travaux publics, bâtiments, hydraulique, agriculture).

L’Etat décide de tout… 

L’Etat décidait de ce qu’il fallait faire, finançait des programmes et projets et assurait même la réalisation. Cela a duré jusqu’à la fin des années 1980.

L’Etat algérien a, ensuite, tenté l’ouverture, de la libéralisation. Le « secteur privé » a commencé à prendre en charge à côté des organismes publics, les études de faisabilité (bureaux d’études privés) et la mise en œuvre des projets (entreprises privées spécialisées). Mais c’est toujours l’Etat qui décide et finance, dans les deux cas la population subit, observe et ne se sent  pas directement concernée, on décide pour elle, on planifie pour elle,  on finance pour elle,  la participation de la population est insignifiante.

A partir des années 1990 quelques investisseurs privés ont commencé à s’impliquer dans les secteurs qui leur semblaient porteurs comme l’agroalimentaire (minoteries, industries laitières, limonaderies…), le bâtiment (construction de logement…) dans le domaine des services le privé a investi le transport urbain et interurbain, la téléphonie (multiservice).

Mais l’Etat central est resté omnipotent, omniprésent, et rien n’a vraiment changé. Et pourtant, le monde d’aujourd’hui est favorable à la régionalisation avancée et  une territorialisation des politiques publiques et de meilleurs convergence et ciblage de ces politiques. Expérimenté dans plusieurs pays à l’image du Maroc voisin, le projet de régionalisation avancée favorise un développement socio-économique équitable à travers des régions fortes et intégrées et consolide la démocratie locale. Il est question, dans ce sens, de créer des Conseils Régionaux, de promouvoir l’équité genre en matière d’accès des femmes aux fonctions électives et de gestion en région et d’organiser la participation des citoyens, de la société civile et du secteur privé au débat public sur les affaires régionales et à la bonne conduite de ces affaires.

Malheureusement, ce chantier est loin de pouvoir voir le jour car l’Etat est toujours géré de manière autocratique et le processus de décision dépend toujours d’un cercle fermé de dirigeants politiques et d’institutions basées uniquement à Alger.

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