En Algérie, le pouvoir n’est pas une abstraction, il est avant tout une personne, un groupe ou un clan, d’où la nécessité pour domestiquer cette puissance, d’établir  des  relations personnelles avec elle. Les techniques d’approche sont personnelles, la stratégie est commune. Le bénéfice est individuel mais le risque est collectif.

« tu me prends par le ventre, je te tiens par la barbichette ». Il y a une solidarité de groupe. Il y a point de réussite sociale en dehors du groupe. La personnalité de chaque individu se fond et se confond avec le groupe et devient un élément d’un tout disparate, précaire et révocable. Lorsque de telles relations envahissent tous les espaces et neutralisent toutes les fonctions, le pouvoir rentier distributif devient par voie de conséquence le régulateur exclusif de la société dans son ensemble. Un réseau pervers qui empêche toute compétence d’émerger et tout investissement productif de se réaliser. C’est le règne de la médiocrité et de l’impunité. La nationalisation du pétrole et du gaz et la hausse du prix du baril de pétrole vont faire des ressources en hydrocarbures la principale source de revenu en devises du pays. C’est ainsi que  la rente pétrolière et gazière va rendre le pouvoir de plus en plus attractif. C’est donc l’Etat qui va contrôler la quasi-totalité des ressources de la nation.

En absence d’une démocratie en Algérie, l’enjeu politique ne sera plus la croissance économique et le plein emploi des facteurs de production de biens et services mais la répartition de la rente pétrolière et gazière à des fins de légitimation du pouvoir. La rente va alors irriguer tous les réseaux du système, et chaque réseau sera évalué et rémunéré en fonction de sa contribution à la stabilité du système. Ainsi, par ce mode de redistribution arbitraire et irrationnel des ressources nationales, l’Etat imposera une déresponsabilisation en profondeur, du sommet à la base, et de la base au sommet, à l’ensemble des acteurs économiques et sociaux, qui adoptent alors, sous l’effet de la pression sociale, l’idéologie du système c’est à dire « la politique du ventre ».

C’est dans ce contexte que nos enfants naissent et grandissent dans un climat de corruption qui fausse leur conscience dés leur jeune âge en leur faisant croire que le succès dans la vie s’obtient non pas par les études approfondies et le travail honnête mais par la tromperie et le vol.«  On prend les hommes par le ventre et on les tient par la barbichette ». L’adage populaire qui dit « remplis lui son ventre, il oublie sa mère » trouve là toute sa pertinence. Une politique financée intégralement par la « poche » saharienne. Cette politique a consisté à vider la tête des hommes et à remplir leur ventre. Dés l’école primaire, on apprend aux élèves plus à obéir qu’à réfléchir. Et plus tard, à l’âge de la raison, ils se rendent compte que dans la vie professionnelle, l’obéissance à la hiérarchie est un critère déterminant dans la promotion sociale. Dans ce contexte, les capacités intellectuelles et professionnelles acquises à l’école, importent peu pour accéder et gravir les échelons de la hiérarchie administrative.

Seul l’accès à un réseau le permet et l’obéissance aveugle dont il faudra faire preuve auprès de celui qui le contrôle. Le système tire donc sa véritable dynamique de la promotion d’un personnel politico-administratif médiocre, car il n’a aucune possibilité d’exercer son esprit critique, malgré, pour certains le haut niveau intellectuel acquis à l’université. Cette promotion de la médiocrité visant l’accaparement des ressources nationales par la faction au pouvoir et leur redistribution obscure à travers les réseaux qui soutiennent le système crée ainsi par sa propre dynamique interne les conditions de son inefficacité notamment dans le domaine du développement économique où le système se contente de poser quelques réalisations prestigieuses n’ayant aucune emprise sur la dynamique sociale et économique mais donnent lieu simplement à une apparence du développement. L’organisation sociale ne connaissant pas les lois de l’économique (profit, compétence, concurrence..) fait que toute production interne propre est dévalorisée et ne donne aucun label de notoriété à son auteur. La société n’exerce aucune pression sociale sur la production mais tente d’agir sur la redistribution par le recours aux grèves sauvages et aux émeutes sporadiques et récurrentes. C’est pourquoi la compétence s’exile, se marginalise, ou s’enterre, alors que la médiocrité s’affirme, s’impose et se multiplie.

Dans les échanges, la cupidité domine le commerce, les importations freinent la production, les devises fuient le pays par la grande porte, La monnaie nationale dégringole, le billet de banque sert de papier hygiénique, le chèque ne trouve pas preneur, « la mauvaise monnaie chasse la bonne ».

La pièce de un dinar a disparu. Comment faire l’appoint ? L’argent facile fascine. La passion l’emporte sur la raison. L’investissement n’a plus sa raison d’être, les entreprises cessent de produire, les algériens n’ont plus le cœur à l’ouvrage, le travail les répugne, la conscience professionnelle a disparu. L’algérien ne dit pas « je vais travailler » mais « je vais au travail » (cela veut dire je vais pointer et attendre la fin du mois pour percevoir mon salaire). D’ailleurs, si un compatriote s’amuse à travailler pour de vrai, il sera immédiatement congédié et privé de son revenu car il dérange le système. Chaque poste administratif et politique est transformé en un patrimoine privé, source d’enrichissement personnel pour celui qui l’occupe et de promotion sociale pour son entourage familial et immédiat. De plus, l’impôt sanctionne le travail productif et amnistie le profit spéculatif. La fiscalité ordinaire se rétrécit comme une peau de chagrin, la fiscalité pétrolière et gazière couvre à elle seule toutes les dépenses de fonctionnement et d’équipement de l’Etat. L’investissement en Algérie n’intéresse plus personne ni les nationaux ni les étrangers.

D’ailleurs à quoi bon investir ou produire si les « pieds qui jouent» rapportent plus que « la tête qui investit » et les « mains qui produisent ». Puisqu’il s’agit d’amuser la galerie en payant grassement les joueurs « importés » et le reste qui va avec. Cela fait partie de la politique du ventre. Les études académiques mènent vers l’impasse. Le travail productif n’a plus d’intérêt, seule la débrouillardise compte. La fortune en dinars et surtout en devises est devenue l’indicateur principal de la réussite sociale.

Cette Algérie du ventre est devenue au fil des années un pays corrompu, inégalitaire faite misère, de désarroi et de désespoir où règnent à ciel ouvert la corruption, l’arbitraire et la  médiocrité. Un pays pauvre où la population s’enfonce dans la souffrance physique et mentale tandis que l’élite politique se gave de produits de luxe importés. Le peuple ne demande que le nécessaire, il ne veut que justice et tranquillité, l’Etat veut tout, prétend à tout, dominer. Rien de doit leur échapper. Tout doit se faire avec lui et sous son contrôle. L’Etat, c’est le plus froid des monstres froids, il ment froidement et voici le mensonge qui s’échappe de sa bouche. « Moi, l’Etat, je suis le peuple » (*) (Lahab hmida ou lechem hmida fi dar hmida). On ne joue pas indéfiniment et impunément avec l’exaspération de tout un peuple qui a décidé d’y mettre fin. Sa force réside dans son unité, son pacifisme, sa maturité et sa jeunesse fer de lance de ce mouvement massif de protestation inédit. Une révolution est en marche sous le regard perplexe des peuples de la « lumière »  donnant des leçons de droits de l’homme, de liberté et de démocratie aux peuples des « ténèbres » ! Dans quel monde vivons-nous ? Nous sommes tous des descendants d’Adam et Eve. La terre est une ; dieu est un. Il unifie. Le diable porte plusieurs masques, il divise. Nos ancêtres les gaulois ! nous ont appris que « l’intelligence ne se mesure pas des pieds à la tête mais de la tête au ciel » ? Napoléon Bonaparte.

 

(*) Friedrich Nietzsche.

 

Par Dr A. Boumezrag

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