Qu’est-ce que l’indépendance d’un pays ?  Est-ce la continuité, la rupture ou le  legs de l’Etat colonial ? Tenter une réponse à ces questions est une opération bien périlleuse. L’histoire officielle nous apprend que le pouvoir colonial avait atrophié l’initiative privée, empêché le développement autonome, marginalisé les autochtones.

La réalité d’aujourd’hui nous interpelle. Le pouvoir post colonial n’a-t-il pas poursuivi la même politique ? On croit savoir que la colonisation a été toujours placée sous le signe de l’économie dirigée et que de l’Etat colonial à l’Etat national ne s’est opéré qu’un certain déplacement du centre relais. Ce qui n’était qu’un centre administratif devient capitale d’où un certain recentrage politique. L’acquisition de l’indépendance politique ne signifiait pas pour autant ni l’indépendance économique, ni l’abdication de la France coloniale. « L’indépendance est comme un pont Au départ personne n’en veut ; à l’arrivée tout le monde l’emprunte ». C’est le syndicat des promus de l’indépendance, les parvenus politiques qui se transforment en corporation des bénéficiaires de l’Etat c’est-à-dire les héritiers du pouvoir colonial. L’indépendance est perçue par l’élite dirigeante comme un butin de guerre à partager et non comme une responsabilité à assumer. Un régime fondé sur un double monopole ; celui de la violence légale et celui de l’argent facile. Des « pieds noirs » aux « pieds sales », de l’indigénat à l’indigence, le pas est vite franchi. Une indépendance à deux visages : celle des héritiers de l’Algérie de la France et celle des laissés pour compte de l’Algérie sans la France.

C’est la colonisation qui a donné naissance aux classes dirigeantes qui à la suite d’un processus d’indépendance ont reproduit médiocrement le modèle des métropoles au dépens de la recherche d’une authentique socio-économique et culturelle propre. Le transfert du pouvoir perpétuait indirectement le système de dépendance économique et culturelle vis-à-vis de la métropole. Le nationalisme s’est révélé bien souvent qu’un acte illusoire de souveraineté. L’indépendance politique n’avait pas suffi à elle seule à briser les liens de dépendance tissés à travers 130 ans de colonisation.

Centraliste et ostentatoire dérivé du modèle colonial a suscité le régionalisme, les dérives de l’intégrisme de ceux qu’il enferme dans un nationalisme formel. Si la recherche de l’indépendance fût un principe légitime, les pouvoirs mis en place n’ont pas toujours respecté les aspirations populaires qu’elle impliquait. En effet, depuis 1962, ne se sont succédé que des régimes autoritaires. En juin 1965, un coup d’Etat  met un militaire au pouvoir, le colonel Boumediene. Depuis les militaires n’ont jamais quitté le pouvoir. La disponibilité de la rente pétrolière et les facilités d’endettement ont permis la stabilité globale du personnel politique car les options ne pouvaient jamais être radicalement remises en cause. Il est frappant d’ailleurs de constater l’absence de réflexions critiques sur les choix économiques internes. Un régime qui n’a pas pour vocation de construire une économie ou de bâtir une démocratie mais de se perpétuer au pouvoir. Pour le colonel Boumediene, le fondateur du régime, l’intérêt de la nation algérienne était de s’identifier à son Etat, par conséquent de le subir.

Dans cette optique, il fallait qu’elle puisse l’appréhender avant tout comme un Etat providence en faisant croire à la population que la providence se trouve au sommet de l’Etat et non dans le sous-sol saharien. L’émancipation de la population passe par la libération de l’économie dominée par la rente etouffant dans l’œuf les forces productives et du retrait de l’armée de la gestion de la société qui n’est ni de sa compétence ni de sa vocation. Le financement de l’Etat doit être assuré par la contribution financière des citoyens. La fiscalité pétrolière et gazière doit céder à la fiscalité ordinaire sur les patrimoines et les revenus. Or, il nous semble qu’une amélioration des termes de l’échange avec les pays développés ne peut être acquise que par une valorisation du travail autochtone.

L’insertion dans le marché mondial fragilise l’Etat algérien soumis aux aléas de la conjoncture mondiale. Cette dépendance de l’économie aux hydrocarbures répond à une logique de conservation de pouvoir savamment orchestrée et patiemment mise en œuvre dans le seul but est de profiter des richesses du pays en toute impunité sans se soucier du sort des nouvelles générations. L’Algérie s’est trouvée livrée « pieds et poings liés » aux multinationales dont le but est le profit et non la création d’emplois ou la satisfaction des besoins d’une société pour des raisons  humanitaires. La militarisation des régimes politiques constitue une des formes d’expression de la situation de dépendance de ces pays. L’Algérie s’est singularisée par une mainmise des militaires dans les affaires de l’Etat et par leur disposition à l’action dans un champ politique.

Tout système qui prétend imposer d’en haut le bien de tous malgré toutes les résistances se transforme en oppression. Après une longue nuit d’un sommeil artificiel sous l’effet de l’administration de psychotropes que sont les revenus pétroliers et gaziers, le peuple algérien s’est réveillé miraculeusement dans un sursaut national salvateur réclamant sa libération des mains des « usurpateurs » du sang des martyrs de la révolution. Quand un peuple décide de briser ses chaînes, le destin s’y pliera, si telle est la volonté de Dieu. Avec l’indépendance  les algériens se sont débarrassés des colons français, aujourd’hui, ils sont prêts semble-t-il à se débarrasser de leurs commis ?

Si les « pieds noirs » ont une patrie ; la France ; les « pieds sales » ont perdu la leur : l’Algérie. C’est la terre de nos ancêtres qui accueillera nos corps ! une Algérie nouvelle vient de naître. Elle marche debout et non sur son ventre. Elle réfléchit avec sa tête et non avec ses pieds. Des « pieds noirs » aux « pieds sales », elle en a soupé. Elle est consciente que le régime est en fin de vie et que la rente s’épuise inexorablement,  prématurément, et frauduleusement. Cela ne l’empêche pas d’être réaliste d’être réaliste. Elle est sait que « l’habit ne fait pas le moine » et qu’une tête bien pleine n’est pas nécessairement bien blanche. Elle n’a aucune animosité envers les petits fils des pieds noirs ni aucun complexe avec la jeunesse du monde entier.

Elle ouvre les bras aux investisseurs étrangers en toute transparence et dans le respect des intérêts des peuples et non des Etats. Elle n’a pas de complexe. Elle est prête à coopérer avec les jeunes du monde entier à commencer par ses voisins immédiats et d’outre mer. Elle retrousse ses manches pour construire son pays. Un pays qui lui a été confisqué par ses aînés. Elle réclame des emplois productifs et non du pain et des jeux. Elle refuse de tendre la main à qui que ce soit et de se faire manipuler par qui que ce soit. Elle tient à sa dignité retrouvée et à ses valeurs ancestrales. Elle est jeune, saine et déterminée à rejoindre le peloton des grandes nations. Elle est branchée sur le monde extérieur.

L’espoir est permis. La Méditerranée cessera d’être un cimetière à ciel ouvert pour se transformer en un lac de paix et de solidarité entre tous les peuples riverains. Les peuples existent pour s’entendre, se connaître et s’apprécier les uns et les autres dans la joie et la bonne humeur. Les Etats sont sommés de répondre aux aspirations de leurs peuples pour plus de liberté, de justice et de progrès. Rien n’arrêtera les peuples en marche, ni la force, ni l’argent, ni la ruse. Victor Hugo disait « Le jour où le peuple sera intelligent, il sera souverain ».

Par Dr A  Boumezrag

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