Il est vrai que le tribalisme  est une attitude qui tire son origine de l’homme. C’est avant tout un phénomène humain. De ce phénomène, on peut dégager deux aspects. Il y a d’abord un aspect primaire pour ne pas dire primitif qui correspond à cet élan irrésistible de solidarité autour d’une personne ou d’un groupe de personne issu(s) du même terroir. Il y a ensuite ce phénomène urbain résultant de l’exode rural vers les villes.

En ville, l’appartenance à une famille, à une tribu, à un clan importe peu ; l’essentiel est de répondre à un impératif immédiat : reconstituer de toutes pièces une famille qui garantisse à ses membres sécurité et épanouissement. De ce fait, qu’il s’agisse des entreprises publiques ou privées, des administration civiles ou militaires, il est notoire de trouver des services, des chantiers, ou des usines entières, où du chef de service, de chantier, ou d’usine jusqu’à l’appariteur ou du gardien se retrouvent là parce qu’ils se connaissent ou prétendent se connaître et non en fonction de leurs aptitudes et qualifications. C’est ainsi que le personnage bien placé en ville, s’entoure des membres de sa famille, de son clan, de sa région sans se soucier de leur compétence ou de leur performance. D’où le spectacle affligeant d’un personnel ne sachant ni lire, ni écrire prenant la place de diplômés moins favorisés sur le plan des relations.

D’où également ce gonflement excessif du nombre de personnes sans qualifications et sans rapport avec les besoins réels des entreprises et des administrations. Minées d’emblée, et à tous les niveaux par des comportements plus proches de la jouissance individuelle de privilèges acquis par le réseau de cousins que de la déontologie professionnelle, protégées de toute concurrence par leur situation de monopole, les entreprises publiques et des services publics devinrent rapidement des machines à distribuer des salaires plutôt que des entreprises chargées de produire des biens et service de qualité tout en dégageant un profit.

Ces entreprises publiques furent donc en réalité le cadre de la redistribution de la rente pétrolière et gazière répondant ainsi aux voeux immédiats des algériens et conférant aux entreprises publiques, malgré leur caractère autoritaire et arbitraire, une certaine légitimité qui ne devait pas survivre à l’adoption de mesures de rigueur et de discipline. Comme, on le constate, l’Algérie indépendante s’est avérée impuissante à mettre en place des institutions économiques jouissant de la légitimité nécessaire  pour fonder un principe hiérarchique et le respect de l’autorité.

A tous les niveaux, ces entreprises publiques et les règles qu’elles édictaient furent incapables de s’imposer aux réseaux de solidarités fondées sur les liens de parenté. Profondément ancrés dans les esprits, ces réseaux se reconstituèrent très vite derrière le paravent des organigrammes qui demeurèrent les véritables canaux d’accession au pouvoir sur les ressources et sur les hommes c’est à dire au pouvoir de signature des recrutements,  des commandes d’achats, des ventes, des dépenses et des licenciements. Les structures ne sont en réalité que des façades dissimulant des réseaux occultes et mouvants de relations lucratifs entre  cousins.

La persistance des solidarités communautaires fondées sur les liens de parenté semble bien être l’obstacle décisif à la construction d’une économie féconde et durable. En retour, cette solidarité d’occasion engendre un autre phénomène : celui du parasitisme lié à un certain contexte politique. En effet, quiconque détient une parcelle du pouvoir, qu’il soit Président de la République ou Directeur d’entreprise, tombe immédiatement à la merci des siens, de tous les siens. Par tous les moyens, celui qui détient une parcelle de la puissance cherchera à faire intégrer les siens dans le circuit du nouvel ordre politico-économique au risque de se laisser corrompre ou compromettre pourvu qu’il soit assuré d’être maintenu à son poste. Le tribalisme est par conséquent un obstacle à l’efficience de la gestion. Il nourrit sa clientèle en lui assurant une promotion économique et sociale. Le phénomène des interventions par lesquelles est facilitée la promotion de tous ceux qui ne répondent pas aux critères objectifs et transparents s’accommode aisément de ce réseau de relations.

Ces consultations se font en privé où sont prises nombre de décisions, le bureau ne servant plus que pour formaliser ce qui a été arrêté par ailleurs. On pourra nous rétorquer que le phénomène des interventions existe partout. Tout à fait d’accord. Mais par ailleurs, l’on défendra dans le cadre d’une intervention le dossier de quelqu’un possédant de solides références parce la concurrence est serrée.

Tandis que chez nous, l’intervention s’exerce en faveur de personnes ne jouissant d’aucune qualification. En outre, dans un système à circuits multiples et parallèles, il devient difficile de déterminer qui est responsable de quoi. et devant qui ? La confiance avant la compétence, comme pratique de nomination à des postes de responsabilité réduit ou élimine les voies de recours que pourraient utiliser les travailleurs en cas de conflit avec les chefs immédiats. La gestion du personnel (nomination, promotion, sanctions, récompenses) se réalise rarement sur la base de dossiers administratifs retraçant toute la vie professionnelle.

Ces  dossiers sont mal tenus parce qu’ils ne servent pas concrètement à la décision et ne sont utilisés que dans la perspective négative car pour sanctionner, il y a toujours un dossier. Le principe de la confiance avant la compétence a été produit dans une atmosphère qui a transformé l’entreprise dont la vocation est la production en un lieu de répartition de la rente. La transformation de l’entreprise en EPE exige une valorisation des compétences  techniques et une réhabilitation du métier et du professionnalisme. L’enjeu d’une gestion « professionnelle » des ressources humaines Après cinq décennies d’assistance totale de l’Etat, l’entreprise est-elle capable de prendre en mains son destin et de mettre son personnel sérieusement et professionnellement au travail ?

Si la question est simple au niveau de sa formulation, elle est par contre complexe au niveau de ses implications. Comment libérer ces énergies ? Rompre avec les liens d’assistance de l’Etat ? Devenir des travailleurs libres ? L’entreprise algérienne pourra-t-elle réaliser cette mutation ? Le tout s’inscrit dans un régime politique dominé par l’Armée et un système économique qui tire sa richesse non  pas  du travail mais de la rente pétrolière  et de l’endettement extérieur. La vie politique, économique, et sociale, s’organise autour de la distribution de cette rente à travers des réseaux clientélistes et de soumission au pouvoir politique. La société algérienne  fonctionne au commandement sous couvert d’une rente pétrolière et gazière..La question est de savoir comment peut-on passer d’une logique de commandement à une logique de marché ? De l’injonction politique à l’impératif  économique ?

Par le recul du militaire de la scène politique et du recul de la rente dans la sphère économique pensent la plupart des observateurs nationaux ou étrangers. C’est là tout l’enjeu stratégique de la réussite du Hirak de parvenir à libérer l’Algérie de tous les pesanteurs sociopolitiques de l’actuel système de gouvernance pour relever les défis économiques qui l’attendent. Son slogan phare « tetnahaw ga3 ». Il est porteur de toutes les promesses. Le chemin est long et les périls nombreux. Deux armes la foi en dieu et l’unité des rangs. C’est le prélude d’une révolution planétaire. Tous les peuples sont concernés, tous les Etats sont visés. Le défi est grand. Une hirondelle ne fait pas le printemps dans un monde de faucons.

 

Par Dr A. Boumezrag

 

LAISSER UN COMMENTAIRE