Le dialogue. Voici un sujet qui revient sans cesse dans toutes les polémiques qui enflent en ce moment en Algérie. Considéré comme les uns comme l’ultime solution pour sortir de la paralysie actuelle du pays, le dialogue est prôné, défendu et soutenu ardemment par des acteurs politiques issus de divers horizons. Mais, en Algérie, le problème n’est pas dans le processus lui-même car c’est toujours l’intention qui prime sur l’action dans un pays comme le notre.

Dans les sciences politiques, de nombreux courants, de nombreuses écoles de pensées, sont d’accord pour définir le dialogue politique comme un processus qui met en présence des groupes d’intérêt différents qui s’engagent à se pencher sur une question dont les enjeux sont mutuels, mais pas nécessairement communs. Il suppose que les personnes de positions et de circonstances différents ont des points de vue différents sur le même problème et qu’elles disposent vraisemblablement à ce propos des informations et des idées différentes.

En clair, un dialogue politique permet aux participants de voir les problèmes du point de vue des uns des autres. Cela les conduit à une meilleure compréhension des problèmes, une compréhension porteuse d’améliorations significatives à des politiques ou à un programme. Lorsque bien conduit, le dialogue politique peut être une puissante plateforme de plaidoyer en faveur des citoyens ainsi qu’une source précieuse d’informations et de solutions pour les responsables et dirigeants aussi. Mais cette définition s’applique sur le dialogue sérieux, enfin le vrai dialogue.

Oui, en Algérie, le dialogue politique, le vrai, le sérieux, est toujours impossible car les conditions nécessaires pour sa tenue ne sont pas réunies. L’histoire du monde nous apprend qu’un dialogue politique doit être structuré de manière à donner à toutes les parties la possibilité d’y contribuer. Il devrait également mettre l’accent sur un nombre restreint de questions qui peuvent être abordées de façon réaliste. Un dialogue politique fructueux se terminera par une série d’engagements que toutes les parties tiennent à concrétiser.

En Algérie, aucun de ces éléments objectifs et sérieux n’est réuni. L’institution militaire, véritable centre détenteur du pouvoir, appelle à la fois au dialogue, mais rejette toute forme de concession. Il lance l’invitation au dialogue, mais restreint lui-même volontairement, pour ne pas dire arbitrairement, le champ des objectifs à négocier et des mesures à prendre. En clair, l’armée veut un dialogue qui arrange uniquement sa propre vision de la situation. Cela s’appelle un monologue ! Abdelkader Bensalah, le Président par intérim, adopte un discours plus optimiste et plus volontariste. Il promet des actions précises comme la libération des détenus d’opinion et le respect des libertés publiques. Mais quelques jours plus tard, il est contredit par le véritable maître à bord, à savoir le Chef d’Etat-Major de l’Armée, Ahmed Gaid Salah, qui ne reconnaît même pas l’existence de détenus politiques !

Avec qui il faut donc dialoguer ? Avec Bensalah ou Gaid Salah ? Et pour quel objectif ? Officiellement, le pouvoir algérien s’est auto-fixé son objectif, à savoir l’organisation d’une élection présidentielle. Le panel mené par Karim Younes a donné, au départ, quelques promesses d’un lendemain enchanteur. Mais les Algériens ont rapidement déchanté car ils ont remarqué rapidement qu’un processus de dialogue structuré n’est réellement lancé dans leur pays.

L’armée dicte son agenda et ne veut pas de concession. Pis encore, pour se mettre autour de la table, elle ne présente aucun gage de bonne volonté. Sur les dizaines de manifestants pacifiques détenus dans les geôles de nos prisons, à peine trois personnes ont été libérées. Les personnalités politiques qui ont critiqué sévèrement le Chef d’Etat-Major de l’ANP croupissent toujours dans leurs cellules. Et pour narguer encore les Algériens, nombreux chaque vendredi dans les rues du pays, l’armée maintient toujours et encore des symboles du régime Bouteflika en fonction à l’image de Nourredine Bedoui, l’actuel premier-ministre, controversé et impliqué dans plusieurs affaires de corruption, ainsi que plusieurs autres ministres ou dirigeants comme Houda Feraoun et d’autres encore dont la liste serait longue à établir dans cet éclairage.

Comment dans ces conditions, le hirak populaire peut-il se sentir concerné par les appels au dialogue lancé par le pouvoir, ou du moins ces dernières composantes ? Une institution militaire qui ne fait pas de concession, elle perd du temps, du temps précieux, et s’entête dans des positions volontairement hostiles à la volonté populaire de tout un peuple éveillé et déterminé à lutter pour le changement, nous avons, en réalité, en Algérie, tous les ingrédients d’un blocage politique qui pourrait nous conduire vers l’impasse, source de tous les chaos. Qui en est le premier responsable ? Le hirak ? Non, jamais ! L’institution militaire fait de la politique comme si elle était en train de faire des essais opérationnels sur le terrain. Or, la politique, c’est quelque chose de plus complexe que la guerre. C’est nettement plus sournois.

Les sciences politiques nous apprennent également que les conditions minimales d’un processus de dialogue comprennent un nombre restreint de participants arrimés à des objectifs ciblés,  le dialogue ou l’événement devrait être ouvert uniquement aux personnes invitées et il faut être  stratégique quant au choix des représentants des citoyens, aux intérêts qu’ils vont défendre et au rôle que jouera chacun. Idéalement, les participants doivent être des leaders actifs, influents et réfléchis ou encore savoir se faire entendre. Enfin, il faudra limiter le nombre de groupes d’intérêts concernés.

Rien de cela n’est encore possible en Algérie. Pour dialoguer avec le hirak, on veut lui imposer des personnalités qui ont soutenu corps et âme le régime de Bouteflika dans tous ses 5 mandats successifs. Dans le panel présidé par Karim Younes, les profils des personnalités sont totalement contradictoires et les divergences énormes entre les intentions et les objectifs des uns comme les autres empêchent tout processus de bon entente au cours d’une négociation précise.

Et puis ces personnalités n’ont aucun leadership influent pour pouvoir tenir tête à l’institution militaire, la principale partie avec laquelle il faut négocier et dialoguer. Bref, l’Algérie patine dans un n’importe quoi politique encore indéfini du point de vue scientifique. Et en attendant, d’ici deux à trois mois, la récession économique et le risque d’une explosion sociale conjuguée à un renforcement de la colère populaire mettront l’Algérie dans une position des plus indélicates durant toute son histoire.

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