Il est des évènements improbables mais qu’on croit largement prévisibles une fois survenus. Des évènements qui engagent de façon systémique le cours d’un pays ou d’une région. Surtout des évènements qui font retourner le cours de l’histoire ou de la logique du moment. Ceci s’appelle un black Swan (cygne noir) chez les probabilistes. Le mouvement du 22 Avril 2019 en est-il un? Ou au contraire était-il prévisible?

Ce qui est intéressant est d’aller dans ses origines pour mieux le comprendre car il signale ce décalage éternel chez Rousseau dans le contrat social qui est la distance entre la force des choses et la force de la législation. En effet, c’est ce qui fait les ruptures des masses dans tout pays quand les institutions sont dépassées par la réalité des rapports de pouvoir dans la société et plus particulièrement dans la famille.

La famille Algérienne a connu justement des mutations profondes durant , d’abord, le pouvoir des grands parents sur la friterie et les enfants de 2eme génération, avant les années 90, vers des familles patriarcales mais nucléaires et restreintes ou l’espace familiale est réduit au père avec ses missions économiques et sécuritaires sur l’épouse et les enfants. C’est durant les années 2000 que la mutation s’est accélérée de façon qualitative en chamboulant les rapports de pouvoir au sein de ces structures et au-delà dans la société Algérienne.

Ces années ont vu le rôle de la femme s’agrandir à la faveur de la politique de l’offre effrénée du gouvernement entamée dès 2004, de la généralisation de l’habitat urbain et la fin des villes périphériques ou des villes-bourgades accolées désormais aux villes chefs-lieux des départements. L’appartement dans les immeubles bâtiments est le nouvelle espace de la famille restreinte ou va se jouer la fin d’un modèle de pouvoir et la naissance de rapports entre parents, parent/enfants, garçons/filles,….même enfants/maitres ou maitresses d’écoles à l’échelle du quartier.

De nouvelles mœurs urbaines accompagnées d’un sur classement massif dans l’échelon social venait de commencer pour créer une classe moyenne avec des modes de consommation désormais rationnels et qui épousent la complexité du monde qui nous entoure. Une classe moyenne ou le rôle sécuritaire est grappillé par les épouses qui n’hésitent pas à aller chercher les enfants à l’école ou au club du coin pour les protéger des faits divers retentissants de ces dernières années. Une femme associée à part égale quand elle est source de revenus aux décisions importantes comme les acquisitions familiales en logement ou investissement. Nous somme alors passé vers un modèle latéral latent ou tacite consacrant un équilibre du pouvoir.

En parallèle, cet essor économique permet à la progéniture de consommer ce qui était facultatif avant et abstrait à l’œil nu comme l’art, le loisir, le voyage et les nouvelles technologies. Dans ce sens et sous une approche Khaldounienne des modes de consommation au Maghreb, la Ballerine d’Alger, symbole de ce mouvement, est aussi le symbole de ce saut culturel d’une jeunesse qui ne reproduira pas de violence et d’arbitraire du patriarcat.

D’où le caractère pacifique, subtil, studieux et durable de ces manifestations car la nouvelle génération n’est plus dans la reproduction du patriarcat et sa violence mais dans la pérennisation de nouveaux rapports de pouvoir tendant vers plus d’égalité et le dialogue. Désormais le décalage entre les institutions est consommé à partir du moment où le coup de force eu été tenté pour réélire un président sans sens et de manière autoritaire.

Il n’est pas seulement né de cet acte du régime mais aussi des inquiétudes de ces classes moyennes d’un déclassement lié au virage budgétaire du gouvernement entamé dès 2015. Dans ce sillage, leur consommation en produits importés ou corrélés directement à la valeur de change du Dinar s’est retrouvée rétrécie. Une érosion du pouvoir d’achat amplifiée par l’inflation galopante suite à l’assouplissement monétaire de la banque d’Algérie.

Enfin, devant cette contradiction, l’armée doit comprendre que cette spécificité sociologique et éminemment politique est fondatrice de ce qui doit changer demain. En l’espèce, admettre que le début de tout rapprochement avec le peuple doit intégrer l’idée que le patriarcat est derrière l’Algérie. Le challenge est aujourd’hui de trouver d’autres modes et pédagogies de gouvernement

Par Khelil Ferhani 

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