La filière de la sidérurgie en Algérie souffre énormément ces deux dernières années. Plusieurs centaines d’emplois sont menacés et des entreprises entières risquent de mettre la clé sous la paillasson. La faute à qui ? A la domination d’un opérateur étranger qui a longtemps profité des largesses du régime algérien. Cet opérateur s’appelle Tosyali.

Implantée à Oran, dans la zone industrielle de Béthioua, Tosyali Algérie a été créée en 2008. La convention signée entre l’Agence nationale de développement de l’Investissement (ANDI) et « Tosyali iron & steel industry Algérie » a porté sur un investissement de 11,3 milliards de dinars (130 millions d’euros).  Tosyali a mis en exploitation le premier complexe de production d’acier et de rond à béton en juin 2013. Deux ans après, soit en 2015, cette même société a mis exploitation une extension constituée d’une «unité laminoir de production de fil machine pour approvisionner les PME et les entreprises de construction.

Tosyali produit l’équivalent de 700 mille tonnes de fer par an. En deux ans, elle réalisé en Algérie un bénéfice net de 350 millions de dollars, a appris Algériepart suite à ses investigations. Des chiffres extraordinaires qui font pâlir de jalousie toutes les autres aciéries européennes. Mais en Algérie, les turcs ont bénéficié d’un avantage précieux : un prix de la ferraille très bas pour leur production du rond à béton. Oui, Tosyali achetait toute la ferraille de notre pays à un prix dérisoire, entre 12 et 16 Da le kilo selon certaines sources très bien informées, pour la transformer en rond à béton. Cependant, depuis 2016, Toysali ne trouve plus sur le marché national de la ferraille de qualité pour poursuivre sa production. Dans ce contexte, il a bénéficié d’un autre énorme coup de pouce : l’autorisation d’importer de la billette de fer.

Et le fabricant devient ainsi… importateur alors que des avantages fiscaux et parafiscaux lui ont été accordés ! Or, jusqu’à 2016, il y avait en Algérie une trentaine d’importateurs. La concurrence maintenait les prix du fer à des seuils acceptables et raisonnables. Et brusquement l’Etat intervient pour imposer des licences d’importation afin de contrôler la sortie des devises en pleine crise financière.

Tosyali réalise ainsi son plus grand coup à l’étranger grâce à toutes ces facilités étranges qui lui ont été offertes par les autorités algériennes notamment lorsque le gouvernement fut dirigé par Abdelmalek Sellal lequel croupit aujourd’hui à la prison d’El-Harrach.

A la suite de la chute brutale du régime Bouteflika, le dossier Tosyali est enfin ouvert par les services de sécurité chargés d’enquêter sur les affaires de corruption impliquant les hauts responsables du régime Bouteflika. Et l’opérateur turc est nommément cité dans le dossier d’Abdelmalek Sellal qui est en cours de traitement en ce moment à la Cour Suprême.

Les premières enquêtes seront dirigées vers de nombreux points troublants, a-t-on appris au cours de nos investigations. Il s’agit, d’abord, de comprendre comment un investisseur turc, donc étranger puisque la société est à 100% turque, a pu obtenir aussi facilement un énorme crédit d’investissement d’une banque 100% algérienne à savoir la BEA. Ce crédit a été évalué à 970 millions de dollars dans une première étape. Ce crédit a été rehaussé au début de l’année 2018 à 1.3 milliard de dollars ! Une somme colossale qui soulève de nombreux soupçons.

Les enquêteurs des services de sécurité algériens s’intéressent aussi aux factures des équipements achetés par l’opérateur turc à l’étranger. Des factures qui apparaissent gonflées et les achats ont été effectués auprès d’une société tierce, une société intermédiaire, basée en Hollande et appartenant indirectement à l’un des actionnaires de… Tosyali.

Les services de sécurité doivent comprendre également pourquoi l’exportation de la ferraille à été arrêtée en Algérie dans le seul but de  permettre à Tosyali d’en bénéficier à des prix anormalement bas par rapport au marché international.

 

Force est, par ailleurs, de constater que les ventes de Tosyali au marché local pendant longtemps passaient par des sociétés intermédiaires privilégiées par Tosyali. Et ces intermédiaires décident par la suite de sélectionner leurs clients selon des critères qui demeurent jusqu’à maintenant obscurs et incompréhensibles.

D’autre part, à chaque extension de l’unité de production ou acquisition d’un nouveau matériel, cet opérateur turc profite d’un nouveau crédit dont le montrant parait de prime abord gonflé. Est-ce normal ou judicieux ?

Dans ce contexte, le minerai de fer Algérien n’a jamais été réellement exploité et seule l’importation de Tosyali de la matière première a été autorisée par les gouvernements précédents de Sellal et Ouyahia. Pis encore, personne ne s’est intéressé à la facturation de ces importations. Ont-elles été établies selon les véritables prix pratiqués dans le marché mondial ? Nos services de sécurité doivent répondre à de nombreuses autres questions.

Par exemple, pourquoi tous les produits consommés par les cadres de Tosyali sont importés depuis l’étranger ? Même le thé est importé depuis l’Afrique de l’Ouest.  Des pratiques sombres et obscures qui entourent cet investisseur truc et ses relations avec les hauts responsables du régime Bouteflika permettent de croire que nous sommes bel et bien face à un énorme dossier de malversations financières.

Récemment les Algériens ont entendu parler de Tosyali lorsqu’une grève a éclaté ces dernières semaines au niveau de ses installations industrielles. Les travailleurs algériens sont montés au créneau pour défendre plusieurs revendications socio-professionnelles.  L’usine emploie également un bon nombre de ressortissants étrangers, principalement des Turcs. Ces derniers sont censés avoir les mêmes droits et obligations que leurs camarades algériens. Déjà en 2014, alors que l’usine n’employait que quelques centaines de personnes, un mouvement de grève a été enclenché et a revendiqué le départ de la section syndicale de l’époque jugée non représentative.

A l’époque également, les grévistes avaient parlé d’une menace des responsables de l’usine de recourir à un personnel extérieur à l’entreprise pour faire fonctionner les machines à la place des protestataires et ces derniers avaient estimé que les remplaçants éventuels ne pouvaient être que des travailleurs turcs. Même sous une autre forme, ce problème semble revenir aujourd’hui à l’ordre du jour chez certains protestataires soucieux de faire aboutir leurs revendications concernant un salaire optimal et de meilleures conditions socioprofessionnelles.

Aujourd’hui, les problèmes de Tosyali s’étendent à tout le secteur de la sidérurgie en Algérie. Les facilités obtenues dans des conditions plus que mystérieuses par cet opérateur turc ont empêché toute concurrence loyale en Algérie. Preuve en est, l’entreprise algérienne CASTEEL INDUSTRIES dont le site industriel est basé à M’sila et qui connaît en ce moment de grandes difficultés pour s’imposer dans le marché local en dépit des besoins nationaux et des perspectives prometteuses à l’exportation. Créée en 2003, casteel industries appartenait à la famille Blikaz et une entreprise française appelée Icosum qui détenait 10 % des parts.

En mars 2017, cette société est revendue à un nouveau repreneur algérien lequel a dépensé pas moins de 240 milliards de centimes pour la racheter et la relancer alors qu’elle avait flirté avec la faillite. Le nouveau repreneur a également contracté un crédit bancaire auprès de la BADR d’une valeur de 17 millions d’euros pour financier la mise à niveau et la modernisation de cette aciérie qui emploie pas moins de 380 employés à M’sila. Des encadreurs et managers italiens ont été recrutés pour gérer l’aciérie qui avait d’ores et déjà contracté auparavant des crédits bancaires depuis 2003.

En dépit de tout cet argent injecté et les capacités de production augmentées à 300 mille tonnes par an, Casteel Industries patine et ne s’en sort pas comme le démontrent les documents exclusifs obtenus au cours de nos investigations. Ces documents émanent d’un rapport d’expertise réalisé en 2019 et qui démontrent tous les investissements consentis pour moderniser une aciérie vieillissante et abandonnée par ses anciens propriétaires.

Mais ces investissements ne portent pas encore leurs fruits à cause de la domination outrageante et déloyale imposée par Tosyali à tous ses concurrents algériens. Il faut savoir à ce propos que le marché national de la sidérurgie est estimé à 3,7 millions de tonnes de fer. Il s’agit d’un marché de 3 milliards de dollars. Il y a officiellement 6 aciéries en activité en Algérie dont le fameux complexe sidérurgique d’El Hadjar auquel l’Etat a loué récemment 170 millions de dollars pour sa mise à niveau. Malheureusement, en dépit de ce soutien financier conséquent, sa production ne dépasse pas les 400 mille tonnes ! Le complexe de Bellara à jijel est l’autre poids lourd du secteur avec une production de près d’un million de tonnes par an. Mais Tosyali le surpasse avec ses 1,2 million de tonnes avec en prime tous les atouts en sa possession comme, par exemple, son autorisation d’importer de la matière première depuis l’étranger dont il est le seul à détenir…

Face à ces avantages inexpliqués, les autres aciéries peinent à survivre et toute la sidérurgie algérienne est en panne. Décidément, pour les beaux yeux de Tosyali, tous les risques sont bons à prendre…

 

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