L’armée est devenue le principal garant de cet Etat post colonial qu’elle administre soit directement soit par procuration. Le noyau dur du pouvoir est concentré entre les mains du haut commandement militaire.

Une administration tétanisée par les affaires en justice de ses hauts représentants. Son activité s’étend à toutes les sphères de la vie économique et sociale. L’envoi des militaires dans le civil vise la constitution d’une sorte de club de managers sur lequel le pouvoir prend appui notamment dans les entreprises publiques et dans les administrations. Le développement du pays  est une volonté de l’armée. Un développement qui passe par la rente et non par le travail, par l’appel à l’extérieur et non par une mobilisation interne. L’action de l’armée fonde la légitimité du pouvoir.

Il est admis que l’armée a régenté l’économie et la société. En effet, maître de l’arène politique, le militaire devient politicien. A ce titre, il émarge à deux univers normatifs : l’univers militaire et l’univers politique. Or ces deux systèmes de normes sont indiscutablement contradictoires ; l’un est à base de compromis, de contestations, l’autre à base de conformisme et de discipline stricte. Dés lors, cette interpénétration contribue dans une large mesure à paralyser le contrôle social exercé par les normes militaires. En outre étant donné l’assujettissement du pouvoir civil au pouvoir militaire, les organes judiciaires ne remplissent pas totalement leur fonction de contrôle. En subissant le règne des personnes au lieu et place des règnes de lois, le citoyen se trouve privé de toute perspective et de toute liberté. Un pouvoir qui interdit la liberté d’entreprendre, de produire, de s’organiser, de s’associer, de s’exprimer peut asseoir son pouvoir dictatorial pendant un certain temps mais il condamne par là même son peuple au déclin en le nourrissant de peurs et de pain.

Trois instruments font fonctionner le système ; la terreur, la corruption et la manipulation. La scène politique sert de façade à l’intrusion du militaire dans le champ économique. Cette militarisation du politique et cette politisation de l’économie ne peuvent être saisies sans prendre en charge la dimension corporatiste de l’armée algérienne.

L’institution militaire est elle-même une structure de pouvoir. Le retrait de l’armée de la scène politique est problématique parce qu’elle a des avantages à préserver et d’éviter d’assumer la responsabilité des échecs recommencés en les imputant à la façade politique qui lui sert de pis-aller. On comprend dès lors pourquoi les militaires s’acharnent-ils à rester au pouvoir. Les militaires ont tendance à réagir lorsque leurs intérêts sont menacés ou du moins perçus comme tels. Cette réaction toutefois ne traduit pas la défense d’intérêts personnels mais plutôt celle du statut privilégié de l’institution militaire. Il s’agit donc de la défense d’intérêts d’une corporation spécifique qui a certainement sa place dans l’édifice institutionnel mais ne doit pas mettre de l’ombre sur les autres institutions comme la justice par exemple. Il y a là un phénomène d’identification aux intérêts et au statut de l’organisation militaire par ses membres même en situation de retraite, à croire que la tenue militaire et les galons leurs collent à la peau. Certainement parce qu’ils en retirent de gros avantages par rapport au reste de la population. Un débat devant être engagé sur le rôle et la place de l’armée dans la transition démocratique.

La transition d’un régime militaire autoritaire à un régime civil démocratique est périlleuse. La transition peut se faire pacifiquement si l’initiative de changement démocratique est prise par les forces sociales et politiques agissant en dehors de l’Etat mobilisant la société civile et poussant les militaires à quitter le pouvoir. Le contrôle du pouvoir politique sur l’institution militaire ne signifie pas que les militaires soient coupés du reste de la population mais tout simplement qu’ils regagnent les casernes qu’ils n’ont d’ailleurs jamais quittés (ils ont un pied dans la caserne et l’autre dans le civil) pour amorcer un début de changement. Le problème essentiel est la légitimité des institutions qui permet de privilégier le débat par rapport aux armes et le droit par rapport à la force. Mais est-ce dans l’intérêt de l’armée et des puissances étrangères que la démocratie s’instaure en Algérie et que son marché se ferme aux importations tous azimuts ?

C’est par l’instauration d’une démocratie véritable que l’armée ne sera plus un moyen de règlement des conflits politiques Aujourd’hui que la rente se tarie, que l’armée se recroqueville, la société s’affole, les institutions vacillent, le système s’agite. Faute de légitimité, l’Etat n’est plus en mesure de lever les impôts notamment sur la fortune. D’autre part, imposer des algériens sans activité productive, sans emploi, sans assiette fiscale dans une économie fondamentalement rentière revient au régime « à se tirer une balle dans les pieds ». Le pouvoir a commis deux erreurs stratégiques impardonnables : la première est de croire que l’armée est détentrice exclusivement de la légitimité historique de l’accession à l’indépendance du pays, la seconde est de croire que le pétrole et le gaz sont les seules ressources nationales qui permettent de rester aux commandes du pays sans en rendre compte de leur gestion à personne même pas à soi-même. Le pouvoir ne croit pas ce qu’il voit, mais voit ce qu’il croît, il veut croire, il ne peut pas ne pas y croire. « Maâza wa law talet » (qu’elle vole ou pas, c’est une chèvre pour moi), Il est drogué. Croire à une chose parce qu’il ne peut pas croire à son contraire, c’est au-dessus de ses forces, il ne peut pas faire autrement. Alors que pour notre voisin de l’ouest, « gouverner c’est pleuvoir » ; pour les algériens, « gouverner c’est importer ». Heureusement que l’eau est un don de Dieu et non un produit marchand, que Dieu soit loué. Si la pluie était un produit fabriqué par les usines occidentales, on n’aurait pas hésité à l’importer pour peu qu’on touche sa commission au passage.

Mais l’horrible vérité, c’est peut-être que les gouvernants qui se sont succédé ont besoin des importations pour asservir leur population. Un peuple de paysans indépendants vivant de ses récoltes pourrait devenir têtu et fier pour demander l’aumône à ses dirigeants. C’est pourquoi les premières victimes des politiques agricoles sont les paysans indépendants et ce, à commencer par la révolution agraire. La révolution agraire a donné l’illusion que la justice sociale est rétablie alors qu’en réalité c’est le travail de la terre qu’on enterre. La rente pétrolière rend dérisoire le surplus agricole potentiel et la facilité de payer les importations croissantes joue un rôle dissuasif vis-à-vis de l’urgence du développement agricole. Les importations sont un instrument imparable d’aliénation de la population très efficace qui permet aux élites dirigeantes d’accumuler plus de pouvoir et plus de richesses. Mais cela peut également les mener à leurs pertes. La flambée des prix de produits alimentaires sur le marché international a été un des facteurs déclenchant de la chute des dictatures arabes et africaines.

 

 Par Dr A. Boumezrag

 

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