L’élection présidentielle doit se tenir dans les plus brefs délais, impérativement avant la fin de l’année 2019, afin d’éviter une crise économique et institutionnelle majeure qui isolerait encore plus le pays au niveau international et accroîtrait les tensions internes. Il est entendu que cette élection devra se faire dans la plus totale transparence impliquant la révision du fichier électoral et une commission de surveillance indépendante de l’exécutif.

 Le temps ne se rattrape jamais en économie. Une longue transition conduira à la régression économique et sociale avec des réserves de change tendant vers zéro, 79,8 milliards de dollars fin 2018,   62   en 2019,  47,8 en 2020 , 33,8 milliards de dollars en 2021 et 12/15 milliards de dollars  courant 2022 , baisse plus rapide que celle annoncée par la banque d’Algérie si la crise politique persiste  avec la cessation de paiement  en 2022  et  l’inévitable retour au FMI  (voir notre interview Algérie Radio Internationale 06/06/2019). Alors quel dirigeant  algérien, pouvoir ou opposition, pourra  alors parler d’indépendance économique, politique, voire sécuritaire, existant  un lien dialectique entre sécurité et développement,  conditionné par de profondes réformes. . La situation donc est complexe d’où l’importance d’un dialogue productif avec des concessions réciproques

Il ne faut pas avoir une vision uniquement négative sur le plan économique de l’action d’Al Hirak. De toute manière, comme je l’ai souligné souvent, la politique  actuelle  devait conduire le pays vers l’impasse économique avec le retour au FMI. Et la chance aujourd’hui et de changer de trajectoire En effet,  selon le document officiel présenté par le premier ministre à l’APN fin 2017, les programmes de développent ont nécessité durant la période allant de 2001 à 2017, une enveloppe de  531,8 milliards de dollars dont une grande partie en devises et  le budget de fonctionnement et de gestion pour la même période une dépense de l’ordre de 649,9 milliards de dollars, soit au total 1187,7 milliards de dollars. En dépit d’un ajustement budgétaire important, les déficits budgétaires et du compte courant extérieur demeurent élevés.

Bien qu’il faille ne pas confondre l’acte de gestion, gérer c’est prendre des risques si l’on veut développer les énergies créatrices, avec l’acte de corruption préjudiciable à la société, la majorité des cadres étant honnêtes, cela pose la problématique d’un véritable contrôle qui doit être global. Il doit concerner en plus du contrôle routinier des services de sécurité, l’ensemble de la société supposant un Etat de droit la réhabilitation du contrôle de la société civile, du parlement, de la Cour des comptes, institution dépendante de la présidence de la République car l’Inspection générale des finances dépendant du ministre des Finances ayant un impact limité car relevant de l’exécutif. Le guide de management des grands projets d’infrastructures économiques et sociales élaboré par la Caisse nationale d’équipement pour le développement (CNED) et la soumission de toute réévaluation des projets au-delà de 15%, à l’aval du Conseil des ministres, n’a pas  contribué à affiner l’action des pouvoirs publics en matière d’efficience des dépenses publiques. Depuis des décennies et pas seulement de la période actuelle,  l’expérience sur le terrain, montre un divorce moyen de réalisation-objectifs avec des surcoûts exorbitants ?

Le constat est que  les déficiences observées dans son processus budgétaire et les goulets d’étranglement institutionnels ont souvent  entraîné une mauvaise exécution des programmes d’investissement  aboutissant  à une mauvaise programmation, à la surestimation des dépenses et à de longs retards dans l’exécution des projets.  Parmi les carences importantes observées, on peut citer :

– l’existence d’un décalage entre la planification budgétaire et les priorités sectorielles ;

 – l’absence d’interventions efficaces dues à un morcellement du budget résultant de la séparation entre le budget d’investissement et le budget de fonctionnement (récurrent) ;

 – des passifs éventuels potentiellement importants, des écarts considérables entre les budgets d’investissement approuvés et les budgets exécutés ;

 – des longs retards et des surcoûts pendant l’exécution des projets, ce qui témoigne de la faiblesse de la capacité d’exécution des organismes d’exécution.

 Pour la formulation, l’Algérie utilise un système de classification obsolète. Concernant l’exécution, la lenteur dans l’exécution  est due à la lourdeur des procédures lourdes qui empêchent la clôture rapide de la période de fin d’exercice pour l’arrêt du budget.   Le système de gestion budgétaire a besoin d’être considérablement amélioré. De nombreuses décisions de projet ne sont pas fondées sur des analyses socio-économiques. Ni les ministères d’exécution ni le ministère des Finances n’ont suffisamment de capacités techniques pour superviser la qualité de ces études, se bornant au contrôle financier effectué par le ministère des Finances, le suivi technique (ou physique) exercé par les entités d’exécution étant inconnu ou au mieux insuffisant.

Il n’existe aucune évaluation a posteriori permettant de comparer ce qui était prévu avec ce qui a été réalisé et encore moins de comparer le coût-avantage ou l’efficacité avec la situation réelle. Le non-respect de normes minimales, dans l’analyse du ratio coûts-avantages, rentabilité sociale et profils des projets  a de graves conséquences en termes de ressources gaspillées, de duplication des activités et de problèmes de passations de marchés. Le système  des investissements publics comporte plusieurs lacunes :

– premièrement, les coûts des projets sont importants ;

 -deuxièmement, la préparation technique du personnel d’exécution et la qualité des projets sont généralement faibles et inégales, les projets contribuant ainsi faiblement à l’atteinte des objectifs stratégiques sectoriels ;

– troisièmement, de nombreuses faiblesses trouvent leur origine dans l’urgence qui accompagne la préparation de projet à cette échelle, la myriade de demandes spécifiques auxquelles les projets sont supposés répondre. Aussi les enjeux institutionnels et de gouvernance contribuent aussi largement à limiter les impacts malgré d’importantes dépenses monétaires. Il s’agit de restaurer à l’Etat sa vocation naturelle, le soumettre au principe d’efficacité conçu selon une démarche démocratique, la puissance publique dépendant trop des corporations rentières ce qui conduit à un éparpillement et un accroissement des dépenses de l’Etat qui ne sont pas proportionnelles à leur efficacité.

D’où l’urgence du renouveau du service public et l’optimalisation de l’effet de la dépense publique en introduisant plus de rigueur budgétaire passant par des institutions crédibles  renvoyant à une  gouvernance centrale  et locale rénovée  passant par une réelle décentralisation. Aussi, les défis qui attendent l’Algérie sont nombreux et complexes du fait de l’important retard dans la mise en œuvre de véritables réformes politiques et économiques..

Le grand défi est aujourd’hui, outre la démocratisation des institutions, est  de  dynamiser le système financier, poumon du développement,  afin qu’il ne soit plus un acteur passif de la redistribution de la rente des hydrocarbures dans le sillage des sphères de clientèle, donc facteur de corruption au profit d’une oligarchie rentière .

Le système financier algérien est actuellement dans l’incapacité  d’autonomiser la sphère financière de la sphère publique, cette dernière étant  totalement articulée à la sphère publique. La totalité des activités quelques soient leur nature se nourrissent de flux budgétaires c’est à dire que l’essence même du financement lié à la capacité réelle ou supposée du trésor via la rente des hydrocarbures.

On peut considérer que les conduits d’irrigation, les banques commerciales et d’investissement en Algérie opèrent non plus à partir d’une épargne puisée du marché, éventuellement un reliquat du travail mais par les avances récurrentes (tirage : réescompte) auprès de la banque d’Algérie pour les entreprise publiques qui sont ensuite refinancées par le trésor public sous la forme d’assainissement.

La bourse d’Alger, qui aurait pu dynamiser le secteur productif,  création administrative en 1996 est en léthargie, les  plus grandes sociétés algériennes comme Sonatach  et Sonelgaz et plusieurs grands groupes privés n’étant pas  cotées en bourse.

L’important pour une bourse fiable est le nombre d’acteurs fiables au niveau de ce marché pour l’instant limité. Imaginez-vous un très beau stade de football pouvant accueillir plus de 100.000 spectateurs sans équipe pour disputer la partie. C’est que  la richesse ne peut apparaître que dans le cadre de la transformation du stock de monnaie en stock de capital, et là est toute la problématique du développement.

Le recours  à la planche à billets pour financer le déficit budgétaire  doit être maîtrisé et destiné aux secteurs créateur de valeur ajoutée afin de ne pas avoir  un impact négatif à terme. Selon la banque d’Algérie, les montants prêtés au Trésor ont représenté plus de 25% du PIB où   ce  mode de financement  aura aussi atteint ses limites à partir de 2020 avec des taux d’inflation  et de chômage  élevé. Aussi pour éviter toute dérive, il y a urgence de  la synchronisation  de la sphère réelle et de la sphère financière, de la dynamique économique et de la dynamique sociale au sein d ‘une stratégie tenant compte de des enjeux géostratégiques et de la transformation rapide du monde assistant à un bouleversement de la chaîne des valeurs mondiale posant cette question : dans quels segments de filières l’Algérie peut avoir un avantage comparatif pour résoudre le lancinant problème du chômage et éviter des tensions sociales.

Au XXIème siècle, les batailles économiques en Algérie se remporteront grâce à la bonne gouvernance et la valorisation du savoir ». L’important est de signaler qu’il  n’y a pas de citoyens sans projet social et il n’y a pas de projet économique durable qui ne soit pas lié à un projet social. L’histoire  étant  le fondement  de la connaissance et de l’action future,   ne se découpe pas  en morceaux, vu l’existence des imbrications dialectiques au cours du temps. Pour comprendre la situation de 1963 à 2019 dont la nature du système a changé de forme mais pas dans ses  fondements ( essence) et tracer les perspectives 2019/2025/2030, il me semble fondamental de saisir les liens entre  la rente des hydrocarbures qui irrigue tout le corps social  et les logiques de pouvoir, la période  de 1963 à juin 2019  étant  encore une transition inachevée  tant sur le plan politique qu’économique.

Il ne fait plus aucun doute qu’il sera difficile, sinon impossible, de tenir l’élection présidentielle  sauf à discréditer l’Algérie au niveau international sans un dialogue productif et un compromis entre le pouvoir, Al Hirak et l’opposition. La situation donc est complexe d’où l’importance d’un dialogue productif avec des concessions réciproques.

Les expériences réussies de la transition économique et politique ont été faites graduellement, les forces réformistes ayant intégrés les forces  conservatrices dans une dynamique nouvelle ou la moralité  a été la règle. Sans s’attaquer au fonctionnement du système, même si on remplace des personnes  par d’autres, ces dernières verseront comme leurs prédécesseurs dans la corruption.

Aussi, toute  politique  de développement de 2019 à 2025/2030 n’aura de chances d’aboutir que si d’abord l’on tient compte des trajectoires  du passé pour ne pas renouveler les mêmes erreurs,  que s’il y a mise en place  de nouvelles institutions débureaucratisées, un minimum de consensus social pour sa mise en œuvre , tout projet étant porté par les acteurs politiques, sociaux et économiques, identifiant clairement le rôle des acteurs, avec une autre échelle de valeurs fondée sur une économie réhabilitant le travail et l’intelligence en fait la morale pour favoriser les véritables  créateurs  de richesses au sein d’un monde en perpétuel mouvement.

L’Algérie sous réserve de la stabilité,  de la sécurité, d’une nouvelle gouvernance, a  toutes les potentialités  de sortie de crise en conciliant efficacité économique et la nécessaire cohésion sociale. Nous devons prendre conscience  de la gravité de la situation.  Le dialogue productif entre les différentes composantes de la société est fondamental pour faire avancer les réformes devant éviter  le chauvinisme étroit et l’autosatisfaction, contraire à la dure réalité quotidienne des Algériens, qui ne peut que conduire à une névrose collective.

Les différentes composantes de notre société, doivent concourir ensemble à  la paix,  à  la sécurité  et à  la stabilité condition de profondes réformes permettant un développement durable au profit de tous les Algériennes et Algériens. Il s’agit là de l’unique voie que doivent emprunter les Algériens afin de transcender leurs différends, à vaincre la haine et les peurs qui les habitent, à exorciser leurs démons et à trouver de nouvelles raisons de vivre harmonieusement ensemble et de construire, toujours ensemble, le destin exceptionnel que de glorieux aînés de la génération du 1er Novembre 1954 ont voulu désespérément pour eux.  J’ose espérer un avenir meilleur pour mon pays, en ces moments de grands bouleversements géostratégiques, fondé sur un Etat de Droit, plus  de tolérance, d’espace de libertés et le renforcement  du  dialogue productif, loin de tout extrémisme.

Par le Professeur Abderrahmane MEBTOUL

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