Après sept ans d’insurrection armée contre le colonialisme français, l’Armée est
devenue le principal garant de cet Etat post-colonial, qu’elle administre soit
directement, soit par procuration. Le noyau dur du pouvoir est constitué par une
alliance des dirigeants de l’Armée et de l’Administration.

Les événements de l’été 1962 nous montrent que les cadres issus de l’armée des frontières et de l’administration coloniale sont les représentants d’une petite bourgeoisie partisane d’un Etat fort, fort par sa capacité à contraindre que par sa volonté à convaincre, se fondant sur la loyauté des hommes que sur la qualité des programmes, se servant de la ruse et non de l’intelligence comme mode de gouvernance. Que ce soit dans l’armée ou dans l’administration, des secteurs éminemment improductifs, nous sommes en
présence de dirigeants qui sont des hommes d’appareils ayant fait toute leur carrière
dans l’armée et/ou dans l’administration, ils connaissent tous les mécanismes, tous les
rouages, toutes les ficelles et dans lesquels les liens de vassalité l’emportent sur les
qualités professionnelles. Des hommes qui obéissent aux ordres et non aux lois. Ils
sont constitués de fonctionnaires et non d’entrepreneurs, des gens qui « fonctionnent
» et non qui « produisent », des hommes de pouvoir et non des hommes d’Etat. Ils
raisonnent à court terme et non à long terme. Ils réfléchissent à la prochaine élection
et non au devenir des générations futures.

Un système conçu à l’ombre de la guerre de libération et mis en œuvre par les hommes
sortis de l’ombre pour faire de l’ombre au développement du pays. Un système qui
utilise les hommes comme des préservatifs, une fois servis, il les jette dans la
poubelle de l’histoire. Les appareils qui les ont projetés au-devant de la scène n’ont
pas pour vocation, de construire une économie productive ou de fonder un Etat de
droit mais d’assurer la stabilité et la pérennité d’un régime politique autoritaire et
bureaucratique devant résister « aux évènements et aux hommes ». Des appareils
étatiques aux soubassements idéologiques affirmées, financés exclusivement par la
fiscalité pétrolière et gazière se passant de la contribution fiscale des citoyens
comme dans toute nation qui se respecte. C’est la raison pour laquelle, les dirigeants
n’éprouvent pas le besoin de rendre compte de leur gestion aux citoyens du moment
que les gisements pétroliers et gaziers sont la propriété de l’Etat et non de la nation.
L’enjeu des « parvenus de l’indépendance » réside dans la maîtrise de l’appareil de
l’Etat par le biais d’une main mise sur les centres principaux d’allocation des

ressources. L’accès au pouvoir est une source d’enrichissement personnel. C’est ainsi
que les positions de pouvoir et les positions d’enrichissement se rejoignent et se
consolident. Les personnes riches sont puissantes, les puissants sont riches. On se
trouve en présence d’une classe dominante qui vivant de l’Etat n’a pas le sens de l’Etat
mais seulement de celui de ses intérêts. En effet, dans une économie dominée par la
rente ou par l'endettement, l'Etat est d'abord et avant tout intéressé par le développement et la reproduction du pouvoir. Mais dans la mesure où la classe au
pouvoir est celle qui détient le pouvoir économique, la politique tend en partie à
perpétuer ses avantages et à consolider sa position. Pour ce faire, les dirigeants
monopolisèrent tous les outils étatiques à leur profit tout en garantissant à la
population un minimum vital rendu possible par la disponibilité toute relative d’une
rente énergétique. Ce minimum vital est la rançon du pouvoir et il en est conscient.
D’un autre côté, de quel respect peut-il se prévaloir un peuple qui troque sa dignité
pour quelques pièces de monnaie, c'est-à-dire l’équivalent d’une baguette de pain et
d’un sachet de lait importés ? S’est-il mobilisé pour réclamer du travail et des emplois
productifs durables ? Depuis l’indépendance a-t-il retroussé ses manches et décidé
enfin de se mettre au travail sans avoir le colon sur le dos ou s’est-il contenté d’ouvrir
la bouche et d’applaudir des deux mains ses nouveaux maîtres ? Si les colons l’ont
exploité, les nationaux ne l’ont-ils pas aliéné ? Quant aux puissances européennes, leur
problème en vérité est de savoir si un système de domination entièrement fondé sur
les profits sera en mesure de procurer un minimum d’alimentation aux populations
locales du moins pour prévenir tout bouleversement violent susceptible de mettre en
péril les intérêts des firmes occidentales et l’accélération des flux migratoires vers le
sud de l’Europe. Il est vital pour l’Europe de développer les économies nord-africaines
afin de dresser un barrage naturel à l’invasion de leur sol par les populations. La
dictature militaire a perdu ses vertus, la démocratie est la voie royale vers progrès.
L’absence d’autorité légitime maintient le niveau de productivité à son niveau de plus
bas.

Bilan de cinquante ans d’indépendance : on se retrouve devant un régime politique
corrosif qui respire le gaz et se nourrit du pétrole faisant de ses sujets des tubes
digestifs explosifs. Evidemment quand la ruse plane sur les hauteurs de l’Etat,
l’intelligence rase les murs au bas de l’échelle. La ruse bien que nécessaire en temps de
guerre, dans la phase construction d’un pays, c’est l’intelligence qui doit prendre le
relais. Comment est-on arrivé là ? La raison est simple, dans un Etat de droit, les
gouvernants sont considérés comme des hommes ordinaires, ils doivent se soumettre à
la loi au même titre que n’importe quel citoyen. Dans une dictature, une personne ou un
groupe se placent au-dessus de la constitution, des lois et des institutions, et
exercent tous les pouvoirs de façon absolue. En subissant le règne des personnes au lieu et place du règne des lois, le citoyen se trouve privé de toute liberté et de toute
perspective. Hier « indigène » de l’Etat colonial français, aujourd’hui « indigent » de
l’Etat national algérien. Le peuple se prête à toutes les manipulations.

Depuis l’insurrection pacifique du 22 février 2019, le peuple s’est soulevé comme un seul
homme contre le système de gouvernance au cri de « tetnahaw ga3 », il ne reconnaît
plus aucune autorité qui n’est pas issue de ses rangs. Il bat le pavé tout le vendredi
pour s’imposer comme acteur incontournable dans la solution de la crise que traverse
le pays et déni le droit à toute opposition de le représenter conscient de toutes les
manipulations et de toute récupération qui l’attendent au tournant. Il est mature et
conscient des enjeux tant nationaux qu’internationaux. Il joue sa survie et celles de
tous les peuples opprimés. Hier, c’était le colonialisme ; aujourd’hui ce sont les
dictatures militaires. Le peuple semble dire : « je vote avec mes pieds et non avec ma
tête. L’urne est dans la rue, elle n’est pas dans une caserne. Ma tête est formatée, je
la garde, elle m’appartient. Mes mains cherchent du travail. Mon cœur, je le donne à
l’Algérie. A elle seule ; c’est ma mère patrie ».

Par Dr A. Boumezrag

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