En Algérie, les premières insurrections populaires ont été dirigées par des hommes lettrés comme l’émir Abdel Kader, El Mokrani, son frère  Boumezrag, et Bouamama. Durant sa lutte de libération nationale, avec des leaders comme AbbaneRamadane, Ben M’Hidi, et d’autres, l’Algérie réfléchissait sur son destin, luttait pour son indépendance et engageait son avenir dans la perspective d’une révolution de la raison.

Ce leadership était dominé par la « politique de la tête ». D’une main, on tenait le fusil pour combattre le colonialisme français et de l’autre la plume pour faire connaître la révolution algérienne au monde entier. Malheureusement, de 1954 à 1962, beaucoup d’intellectuels disparaîtront, certains, les armes à la main, d’autres dans des conditions mystérieuses. Quant au reste, les survivants, ils seront réduits à de simples auxiliaires du fait qu’ils savent lire et écrire.

Pendant la période coloniale, l’Algérie devait devenir française « par l’épée, la charrue ou l‘esprit ». Une fois la conquête achevée, elle sera mise sous la tutelle du ministère de l’intérieur la plaçant sous la dépendance directe des fonctionnaires de l’administration. Et une des premières choses que fera l’administration française sera de confisquer les biens habous qui permettaient un enseignement musulman traditionnel à un grand nombre d’autochtones pour le remplacer par un système d’enseignement colonial qui ne toucha que très peu d’algériens.Durant la période d’occupation, tous les gouvernements français prétendaient faire de l’Algérie une province française (c’est-à-dire « un morceau de la France ») par l’assimilation progressive des indigènes musulmans en commençant évidemment par l’élite.

Ils souhaitaient que les indigènes apprennent la langue et la culture françaises. Leur  méthode consistait à détacher de leur milieu naturel des « individus » aspirant aux « bienfaits de la citoyenneté française » et jugés dignes de cet honneur. La citoyenneté française contre le renoncement à l’islam. Une « citoyenneté française » liée à un univers culturel propre et à une histoire spécifique  que sont la religion catholique romaine et l’histoire du Moyen Age. Sur le plan du droit applicable, il y avait deux collèges ; les indigènes régis par le droit coranique (polygamie, héritage, intérêts prohibés) et les colons européens régis par le droit civil (monogamie, égalité des droits, laïcité).

L’Etat français ne pouvait consacrer une des deux formules, majoritaire dans un cas et minoritaire dans l’autre sans s’attirer les foudres de l’une des parties présente sur le territoire « français », La société algérienne tribale majoritairement musulmane refusa cette politique d’assimilation parce qu’elle ne pouvait pas admettre qu’un musulman préféra la loi française à celle de l’islam et qu’il voulut se séparer de sa communauté originelle pour s’insérer dans une communauté d’emprunt à laquelle il n’est pas préparé. L’assimilation signifiait tout simplement cesser d’être soi-même pour devenir l’autre. C’était la fusion de l’un dans l’autre ou l’élimination de l’un par l’autre mais jamais la juxtaposition de l’un à côté de l’autre ou la cohabitation de l’un avec l’autre.

La nation arc en ciel n’existait pas encore, c’était l’époque de la télévision noir et blanc. L’Algérie devait être soit française soit musulmane. Elle ne pouvait pas être tout simplement algérienne pour des raisons évidentes des deux côtés de la méditerranée. L’Algérie plurielle n’était pas à l’ordre du jour, la France de la résistance  refusait de voir des turbans ou des noirs dans ses assemblées souveraines. Racisme ou xénophobie ? Dans la  libération, la prospérité et le rayonnement de la France, il y a du  sang, de la sueur, de l’énergie, des neurones, des matières premières africaines Le colon français ou européen, chrétien ou juif, minoritaire ne pouvait se fondre dans la société d’accueil musulmane dans sa grande majorité et l’algérien ne pouvait renoncer à sa religion sans se trouver exclu de sa communauté d’origine. Aujourd’hui, ses enfants sont prêts à se prêter au jeu qu’ils soient en terre étrangère ou en terre musulmane. Antérieurement à la présence française, les autochtones ont cohabité avec les juifs, les arabes et les turcs. Durant la colonisation, le culte musulman devait être domestiqué par la France et les dignitaires des confréries et les marabouts devraient être récupérés. Ils seront recrutés comme fonctionnaires de l’Etat français chargés de dire la parole religieuse officielle aux populations locales. Et c’est par la manipulation de la religion musulmane que le colonialisme s’est maintenu et a perduré. La loi de 1905 de séparation de l’Etat et de l’Eglise ne sera pas appliquée au culte musulman. Il sera domestiqué par l’administration coloniale.

La France s’est appuyée fortement sur les tendances rétrogrades de l’islam. L’Etat français conservait le culte musulman sous sa direction. Les clés des mosquées seront confisquées par les fonctionnaires du culte. Considéré comme dangereux et subversif, la France coloniale ne pouvait pas accepter l’islam parce allant à l’encontre de ses objectifs de domination. Pendant plus d’un siècle, l’administration coloniale française va chercher à réduire la place de l’islam ou du moins à atténuer ses effets sur la société.  Il sera encadré et surveillé par l’administration coloniale pour prévenir toute rébellion mais en vain.Durant la lutte de libération nationale, les élites « nationalistes », (dont les neuf historiques qui étaient tous des produits de l’école française), considéraient la religion comme un moyen de mobilisation des masses et non comme une finalité en soi. L’islam a été toujours le porte-drapeau des mouvements libération des peuples dans le monde arabe. C’est un facteur d’unité de la nation face à l’adversaire étranger et un vecteur de revendication de la liberté face à l’oppression. La religion va être perçue comme la seule force capable d’unifier les différents éléments de la société algérienne plurielle.

L’algérien se définissait autrefois par ce qu’il n’était pas « je ne suis pas français, je ne suis pas francophone et je ne suis pas chrétien ». Et  les oulémas,  saisissant cette opportunité qui leur a été offerte pour déclarer à la face du monde par la voix de Ben Badis : « l’Algérie est ma patrie, l’arabe est ma langue et l’islam est ma religion ». Pour les oulémas, l’islam règle tous les problèmes de la vie quotidienne des musulmans. Les « indépendantistes » ne l’entendaient pas de cette oreille. Coupées des masses rurales conservatrices, imprégnés de la culture française, et fascinés par le mode de vie occidental, l’élite nationaliste au pouvoir prit la France comme modèle de la modernité et de progrès. L’Algérie française a échoué par « l’épée », elle a réussi par « l’esprit ». C’est ainsi qu’au lendemain de l’indépendance, l’islam devait s’effacer de la vie publique pour permettre la construction de l’Etat national, un Etat nation visant à substituer à « l’incertitude ! » de la providence religieuse, la « certitude ! » de la providence étatique comme si la providence se trouvait au sommet de l’Etat et non pas dans le sous-sol saharien.

Cet Etat providence était incarné par un seul homme, feu Houari Boumediene, le chef incontesté de l’armée des frontières et le père de la nationalisation des hydrocarbures. Il est l’architecte d’un système politique militaro rentier ayant « survécu aux événements et aux hommes ». L’unité de la nation sera garantie en fin de parcours par l’armée, la religion et les revenus pétroliers et gaziers. Providence étatique ou malédiction divine ? L’ère des hommes providentiels est-elle révolue ? Est-ce le prélude à émergence de peuples sans leader ou d’une nation sans visage ? Dieu est en haut, il unit ; le diable est en bas, il divise.Il porte plusieurs masques.

Par Dr. A. BOUMEZRAG

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