« On nous traite comme nous voulons être traités ; nous haïssons la
vérité, on nous la cache ; nous voulons être flattés, on nous flatte ;
nous aimons à être trompés, on nous trompe ». (Pascal)

En Algérie, « les élus » ont la tête dans le douar et les pieds dans la
cité. Leur cravate est en couleur, leur turban en noir et blanc. Le
décor est planté, les rideaux se lèvent, le spectacle commence. Les
prétendants à la magistrature suprême se présentent à tour de rôle
pour passer un test de connaissance du peuple, il leur est demandé de
tâter et de décrire un éléphant les yeux bandés. Le premier
commence par tâter la queue, c’est une corde, le second touche une
patte, c’est semblable à un arbre, le troisième s’appuie sur le flanc, il
répond c’est un mur, le quatrième caresse la trompe et affirme c’est
un serpent, le cinquième palpe l’oreille et dit cela ressemble à une
feuille d’arbre et ainsi de suite jusqu’au dernier. Aucun n’a décrit
l’animal. L’opposition se trompe de peuple. Le peuple a muri, il ne
réclame pas du pain et des jeux mais la liberté et la justice. En
subissant le règne des personnes au lieu et place du règne des lois, le
citoyen se trouve privé de toute liberté et de toute perspective. Hier
« indigène » de l’Etat colonial français, aujourd’hui « indigent » de
l’Etat national algérien. Le peuple se prêtait à toutes les
manipulations. Durant la lutte de libération nationale, « La parole était
au fusil » une fois l’objectif atteint, « le fusil » n’a pas rendu la «
parole » au peuple. C’est le « fusil » qui préside aux destinées de
l’indépendance avec des munitions que lui fournit la rente pétrolière
et gazière et la population lui sert de cible. La plume s’est mise au

garde à vous devant le fusil. Après cinquante ans de pseudo
souveraineté, la plume s’est asséchée, l’encrier s’est renversé, le fusil
s’est rouillé, le soldat est dans les « affaires », la table est servie, les
convives choisis, les intrus congédiés. Les rapports Etat colonial-
société musulmane n’’ont pas été rompus, l’Etat national reste coupé
du peuple. Le conflit idéologique et identitaire entre « civilisés » et «
barbares » qui existaient à l’époque coloniale a été reconduit. Les «
modernistes » pour la plupart des francophones imprégnés de la
culture française dite des « lumières » qui investissent les lieux où
s’exerce le pouvoir économique et social (les banques, les entreprises,
le commerce, les syndicats, les associations) et les « traditionnalistes
» des arabophones de culture musulmane qualifiée des « ténèbres »
qui envahissent le pouvoir politique et culturel (le parti du FLN,
l’’école, la justice, les mosquées). Le pont qui relie ces deux rives
opposées est l’armée, qui elle-même est traversée par les mêmes
contradictions. Ces deux courants de pensée ont lamentablement
échoué. L’une a débouché sur l’échec des politiques de développements
menées à l’abri des baïonnettes, l’autre sur la guerre civile par la
manipulation des masses qui a fait des milliers de morts et disparus,
certains au nom de l’Etat, les autres au nom de l’islam. Les deux à
l’orée du pouvoir. Malheureusement, aucune élite ne veut faire son
mea-culpa. Toutes sont partisanes de la politique de l’autruche. « Ce
n’est pas moi, c’est l’autre » semble être leur réponse. L’armée ne sait
plus à quel saint se vouer, elle est prise dans son propre piège. Elle est
à la recherche d’un « décideur ». Qui ose s’aventurer sur un terrain
miné ? L’Algérie française a échoué par « l’épée », elle a
admirablement réussi par « l’esprit ». La France a su imposer à
l’Algérie indépendante un ordre politique et juridique qui garantisse la
prééminence de ses intérêts stratégiques. C’est dire que la France
n’est pas venue en Algérie pour la civiliser mais pour la militariser. Elle

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s’opposera par tous les moyens à l’instauration de la démocratie en
Algérie et entravera le développement car contraire à ses intérêts.
Tout le reste n’est que supercherie. Le rapport entre contestation et
répression, domination et émancipation est récurrent en Algérie. La
France a fait de l’humiliation et de la soumission des techniques de
maintien de l’ordre colonial. Le pouvoir algérien n’a-t-il pas institué le
mépris et l’arrogance comme mode de gouvernance ? Il est maintenant
établi que les régimes autoritaires ont été enfantés par le
colonisateur dans le but de préserver ses propres intérêts. Une fois
la souveraineté recouvrée, l’Algérie va opter pour un régime
présidentiel à parti unique s’inspirant à la fois de la France gaullienne
et de la Russie stalinienne, dans un contexte de la guerre froide entre
le bloc l’est et le bloc de l’ouest. Comme la voiture, l’Algérie va
clignoter à gauche pour tourner à droite et se retrouver en fin de
parcours, dans le décor. Pour la France, la stabilité du régime garantit
la pérennité de ses intérêts en Algérie. La France est pour l’Algérie
ce que le cavalier est pour sa monture. Le cheval se cabre mais ne
désarçonne pas le cavalier. Une monture n’admet qu’un seul cavalier
sur son dos.

Par le Dr A. Boumezrag

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