Ce qui caractérise le régime politique algérien, c’est la montée fulgurante d’une élite d’origine petite bourgeoise, détentrice d’un savoir dit « moderne », qui à travers le contrôle de l’appareil de l’Etat et du secteur public de l’économie se transforme en bourgeoisie d’Etat. Cette petite bourgeoisie civile a été imposée par l’armée, seule force organisée, au lendemain de l’indépendance. L’organisation étatique fortement structurée réside dans la nature même de l’armée c’est à dire selon le modèle hiérarchique centralisé et disciplinaire. Dans ces conditions, l’armée ne pouvait produire que de l’étatisme.

L’histoire de l’Algérie contemporaine nous montre que les cadres issus de l’armée des frontières et de l’administration coloniale sont les représentants d’une petite bourgeoisie partisane d’un Etat fort, fort par sa capacité à contraindre que par sa volonté à convaincre, se fondant sur la loyauté des hommes que sur la qualité des programmes, se servant de la ruse et non de l’intelligence comme mode de gouvernance.

Que ce soit dans l’armée ou dans l’administration,  des secteurs éminemment improductifs, nous sommes en présence de dirigeants qui sont des hommes d’appareils ayant fait toute leur carrière dans l’armée et/ou dans l’administration, ils connaissent tous les mécanismes, tous les rouages, toutes les ficelles et dans lesquels les liens de vassalité l’emportent sur les qualités professionnelles. Des hommes qui obéissent aux ordres et non aux lois.

Ils sont constitués de fonctionnaires et non d’entrepreneurs, des gens qui « fonctionnent  » et non qui « produisent », des hommes de pouvoir et non des hommes d’Etat. Ils raisonnent à court terme et non à long terme. Ils réfléchissent à la prochaine élection et non au devenir des générations futures. L’armée est le principal instrument garant de la formation politique, économique et sociale algérienne.  Son activité s’étend à tous les secteurs de la vie économique et sociale. L’envoi des militaires dans le civil vise la constitution d’une sorte de club de managers sur lequel le pouvoir prend appui.

L’Etat algérien est, du fait de la série de mesures de nationalisations, prises par l’armée, le plus grand investisseur, le plus grand consommateur, le plus grand employeur, le premier client et le premier banquier du pays. Il a favorisé‚ l’émergence d’une bourgeoisie d’Etat. Ce sont les militaires, couche historique hégémonique au sein de l’ensemble de la fraction dirigeante qui en assure la direction et l’arbitrage, même s’ils n’agissent pas au grand jour. Pour l’essentiel, le gouvernement de la société algérienne a été exercée sinon directement par l’armée, du moins indirectement par les méthodes militaristes. La vision de l’Etat par l’armée se caractérise par le rejet de l’Etat libéral. Ses faveurs vont vers le modèle  soviétique. Le sort du régime algérien est structurellement lié à celui des militaires car seule l’armée est en mesure de faire un  Coup d’Etat, c’est à dire substituer une équipe à une autre. Pour se reproduire, le pouvoir est obligé de produire du clientélisme. Le clientélisme occupe une place importante dans les mutations sociales dont l’enjeu principal réside dans le contrôle de l’Etat. Il perpétue une situation de domination basée sur un accès inégal aux ressources et au pouvoir. Cela explique que même en période de pénurie, l’Etat ne porte pas atteinte aux privilèges de l’armée.

On comprend pourquoi les militaires s’acharnent-ils à rester au pouvoir. Les militaires ont tendance à réagir lorsque leurs intérêts sont menacés ou du moins perçus comme tels. Cette réaction toutefois ne traduit pas la défense d’intérêts personnels mais plutôt celle du statut privilégié de l’institution militaire. Il s’agit donc de la défense d’intérêts d’une corporation spécifique mais d’une corporation tout de même.

Il y a là un phénomène d’identification aux intérêts et au statut de l’organisation militaire par ses membres. Même si elle n’agit pas au grand jour, l’armée demeure toujours au centre du pouvoir. « ..En effet, maître de l’arène politique, le militaire devient politicien. A ce titre, il émarge à deux univers normatifs : l’univers militaire et l’univers politique.

Or ces deux systèmes de normes sont indiscutablement contradictoires ; l’un est à base de compromis, de contestations, l’autre à base de conformisme et de discipline stricte. Dès lors, cette interpénétration contribue dans une large mesure à paralyser le contrôle social exercé par les normes militaire… » (*). L’absence de débats et de critiques, en raison de l’absence d’enjeux scientifiques, les luttes n’opposent pas des écoles de pensée mais des clans. Elles mettent en jeu la domination des relais qui donnent accès à l’autorité. L’intrigue tient lieu de négociation, ces luttes déclarées ou feutrées ne recourent jamais à l’expression scientifique, instrumentalisé par le pouvoir, la recherche sociale se confond avec la surveillance des retombées de l’action étatique elle-même. A chaque fois que l’on fait de l’Etat ou d’une petite élite, riche et puissante et non de la société toute entière, le principal acteur du développement, on suscite l’apathie générale du corps social et les citoyens se détournent  des structures sociales et politiques organisées. C’est parfois même l’affrontement. « On ne raisonne pas avec les loups. Les loups sont inaptes au dialogue. La violence est dans leur nature. Ce qui l’est moins, ceux sont les gens habillés en peau d’agneau, ils cachent souvent un méchant loup. Les jeunes ne doivent pas se laisser berner par les charlatans des temps nouveaux. La vigilance est de rigueur. Ni violence, ni manipulation. « sylmia, sylmia ».

 

(*) M. MARTIN, la militarisation des systèmes politiques africains (1960-1972), Editions Naaman de Sherbrooke, Quebec, Canada, 1976 p.120

Par Abdelkader Boumezrag 

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