Les fortes résistances au changement démocratique et le refus de toute solution politique négociée s’explique en grande partie par cette culture, bien enracinée au sein de l’élite militaire, de la méfiance et du mépris de la politique.

« Essiyassa » est dans la « mentalité » des généraux algériens,au tempérament singulièrement brutal quand on revisite certaines séquences traumatisantes de notre histoire, une activité potentiellement séditieuse. Elle devient carrément dangereuse si on rejoint Hannah Arendt pour rappeler quel’essence de la politique est la pluralité et son sens la liberté.

Survivance de la lutte de libération nationale, ce rejet de la politique, matérialisé tragiquement durant la révolution par l’exécution de AbaneRamdane et la marginalisation progressive de l’élite intellectuelle et politique la plus éclairée,  trouve sa source dans cette mystification qui veut que l’indépendance a été arrachée par les armes et qu’en conséquence, la direction du pays,  revenait naturellement aux militaires.

FAILLITE DU POLITIQUE : FIL ROUGE DE L’ELITE MILITAIRE

C’est d’ailleurs sous prétexte d’une « dérive des politiques » rendus responsables des affrontements du l’été 62 que le noyau dirigeant de l’Armée des frontières, se voulant au-dessus des contingences politiciennes, s’est définitivement imposé au pays lors du coup d’Etat de juin 65, après avoir fait torpiller par Ben Bella le processus constituant.

Cette thématique récurrente de la « faillite du politique » est devenue le fil rouge de l’élite militaire et l’argument principal destiné  à conforter sa position hégémonique dans les appareils de l’Etat et justifier la succession des coups de force.

Autrement dit,  c’estl’échec des politiques,  coupables de semer le désordre et la fitna au sein du corps uni du peuple, qui « contraindrait », de façon systématique, l’Armée à intervenir pour sauver la patrie.

Il suffit de se pencher sur les discours d’Ahmed Gaïd Salah et les éditoriaux d’El-Djeich pour réécouter la même symphonie antipolitique jouée sur le tempo populiste  de la « communion entre l’Armée et  peuple ».

Tout ce qui vient ainsi à contredire les agissements de l’Etat-major est accusé de conspiration contre la souveraineté nationale et l' »unité de vue entre l’Armée et le peuple ». Laquellese trouve constamment menacée par des politiques qui chercheraient, quel sacrilège!, à se placer en interlocuteurs en vue de négocier, dans l’optique d’une articulation démocratique entre l’Etat et la société, la fin du monopole du pouvoir.

FIN DE L’HEGEMONIE DE L’ELITE MILITAIRE

La stratégie du discrédit de la politique, par l’injection dans les appareils d’Etat d’un personnel civil docile et corrompu tout en déstabilisant  les partis d’opposition jouissant d’une autonomie de décision, a été désastreuse pour le pays en entravant toute dynamique de structuration autonome du champ politico-institutionnel et la construction de véritables de contre-pouvoirs.

En combattant tout processus d’institutionnalisation et constitutionnalisation du pouvoir, l’élite militaire avidé l’Etat de toute signification en le transformant en un territoire privatisé pour le livrer à la voracité de castes mafieuses et prédatrices qui, pensant le peuple gagné par la fatalité et durablement anesthésié politiquement, ont organisé, dans l’impunité la plus totale, le pillage en règle du pays.

L’éruption spectaculaire du peuple le 22 février a fait s’effondrer tel un château de cartes les savants échafaudages théoriques qui ne laissaient entrevoir de salut politique que de l’intérieur du système et qui ont conduit une certaine opposition à renoncer au changement radical au nom d’un pragmatisme douteux qui lui a fait perdre toute crédibilité.

En dépit de ses carences structurelles qui, paradoxalement, font sa force et son unité, le mouvement du 22 février a fait brutalement s’effondrer les vieilles certitudes sur lesquels reposaient l’élite militaire et la classe politique traditionnelle.

Désormais, plus rien ne sera comme avant. La rupture est historique. Le pacte autoritaire est bel et bien rompu et toutes les tentatives pour le restaurer sous une forme ou une autre échoueront. La dynamique de  réappropriation par les algériennes et les algériens de l’espace public est engagée et, bien qu’elle prenne un certain temps, elle ouvre de façon irréversible la voie à la réhabilitation du politique et de la politique

C’est peu dire en effet que l’Algérie du 22 février a spectaculairement renoué avec l’Algérie révolutionnaire de la Soummam et qu’elle  n’est plus disposée à accepter le diktat d’une clique de généraux inquiets à l’idée d’avoir à rendre des comptes sur les dérives perpétrées durant la décennie noire.

UN PACTE HISTORIQUE : L’IMMUNITÉ EN ÉCHANGE DE LA DÉMOCRATIE.

Le scrutin prévu 04 juillet étant largement compromis, son report ne fera que prolonger l’impasse. L’esprit de responsabilité commande d’acter l’échec d’une démarche, celle d’un Gaïd Salah, ancien protecteur zélé de l’ancien régime et un de ses plus grands bénéficiaires, qui a placé l’institution militaire sur une dangereuse ligne de crête.

Sa mise à l’écart selon des voies légales par ses pairs est devenue une nécessité pour éviter un basculement dans la violence avec le risque potentiel d’entrainer l’armée dans une nouvelle aventure.

Nos soldats ont certainement des missions autrement plus nobles, et plus urgentes, à accomplir avec le soutien infaillible de la Nation. Cellesde défendre nos frontières et préserver l’intégrité nationale et non de se retrouver, par la faute de chefs inconscients, dans un tragique face-à-face avec une rue insurgée.

Ce serait une grave erreur politique de continuer à sous-estimer la détermination du tout un peuple et de le croire perméable à cette grossière propagande sur un supposé « complot interne » et vulnérable aux vieilles techniques de manipulation et d’intoxication du sinistre DRS.

Le capital symbolique de l’ANP, plusieurs fois érodé par des interventions aventurières et sanglantes, ne saurait se reconstituer en se dressant, une fois de trop, par l’intimidation, l’arrestation arbitraire et la répression contre la volonté populaire et en ramant à contre-courant de l’histoire mais en changeant radicalement de paradigme.

Il est grand temps que la gestion des affaires publiques revienne aux véritables représentants du peuple librement et démocratiquement élus et non plus à des civils sélectionnés selon des critères d’allégeance.

Cela exige des officiers intègres un courage comparable à celui dont ils auraient fait preuve face à l’ennemi sur un champ de bataille.

Plus vite, le commandement militaire renoncera à sa posture hégémonique et se rangera à l’idée qu’il n’est qu’un partenaire parmi d’autres dans la recherche d’une solution politique, mieux nous préserverons notre pays des dérapages et des aventures que ne manqueront d’exploiter les ennemis de l’Algérie.

La logique de cooptation qui a prévalu depuis l’indépendance doit donc rapidement céder devant une coopération politique intelligente, dans un esprit de partenariat loin de toute forme de subordination, entre politiques et militaires, autour d’un pacte national historique pour la construction d’un véritable Etat de droit démocratique et l’élaboration d’un vrai projet de développement pour la pays.

Samir BOUAKOUIR

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