Gaid Salah insiste sur deux mots qui reviennent dans ses discours : respecter la constitution et combattre la corruption. Or ce que les Algériens attendent d’un général, de corps d’armée de surcroît, c’est la stratégie de sortie de crise et non de la tactique pour la contourner. À Cherchell, les élèves-officiers apprennent la différence entre la tactique et la stratégie. Mais revenons à ces deux mots, constitution et corruption.

La population veut que l’Etat soit régi par une constitution, à condition que la constitution ait la même signification pour tout le monde. Selon les constitutionnalistes, la constitution est un texte fondamental qui garantit la séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, et qui régule leurs rapports. La séparation des trois pouvoirs est l’expression institutionnelle de la souveraineté populaire. Or celle-ci est accaparée par la hiérarchie militaire depuis l’indépendance en 1962.

La hiérarchie militaire donne mandat à des civils, à travers des élections truquées, pour diriger les institutions de l’Etat. Cela veut dire que le pouvoir exécutif tire sa légitimité de sa branche militaire qui écrase les pouvoirs législatif et judiciaire. C’est ce qui permet à ce même pouvoir exécutif de désigner des représentants du peuple comme Baha Eddine Tliba et Moad Bouchareb qui se déplacent avec des garde-corps. Où a-t-on vu des représentants du peuple ayant besoin de se protéger contre le peuple qui est supposé les avoir élus ?

Si la constitution dont parle Gaid Salah était effective et respectée, il n’y aurait pas eu autant de corruption, car il y a une relation de cause à effet entre l’appropriation de la souveraineté nationale par la hiérarchie militaire et la corruption généralisée. Le droit divin qu’ont les généraux de désigner le président et autres responsables de l’Etat, à travers des élections truquées, les place automatiquement au-dessus de la loi et de la justice. Etant les Grands Electeurs qui désignent le chef de l’Etat, ils sont par conséquent au-dessus des lois de l’Etat. Les généraux algériens ne sont pas forcément tous des corrompus, mais ils ont un tel pouvoir dans ce système politique qu’ils sont happés par la corruption. Cela veut dire que la corruption est le résultat d’un mécanisme institutionnel au centre duquel se trouve la hiérarchie militaire.

Ce n’est pas un problème de personnes ; c’est un problème de système générateur de corruption et de gabegies. La structure du système fait que les généraux sont sollicités pour protéger un clan contre un autre, que ce soit dans l’administration publique ou dans les affaires privées. Les civils du système n’ont aucun pouvoir s’ils ne bénéficient pas de la protection d’un général. Gaid Salah lui-même a protégé Said Bouteflika, et donc indirectement Ali Haddad et Kouninef, c’est-à-dire la ‘issaba. .
Gaid Salah ne se rend pas compte qu’il fait partie d’un système générateur de corruption. Et ce n’est pas en envoyant en prison quelques hommes d’affaires, dont l’un est accusé d’avoir deux permis de conduire et deux passeports, que le système sera sauvé. Ce que Gaid Salah ne perçoit pas ou feint de ne pas percevoir, c’est que le système qu’il incarne ne peut pas lutter contre la corruption. Lorsqu’il a été démis de ses fonctions, le général Hamel a lancé en direction de Gaid Salah que pour combattre la corruption, il faut être au-dessus de tout soupçon. Il faut rappeler ce qu’avait affirmé le colonel Houari Boumédiène lors du congrès du FLN en 1964 au sujet de l’épuration au sein de l’armée : qui épure qui ? chkoune li chad yed echchakour ? Le peuple a répondu à cette question : ce sera la deuxième république qui naîtra de la transition pacifique. Elle se dotera d’institutions qui imposeront le respect de la loi à tout le monde. La lutte contre la corruption sera menée par des institutions qui reposent sur le principe de la séparation des pouvoirs et l’alternance électorale.

En invoquant le respect de la constitution et la lutte contre la corruption, sur lesquels le peuple est d’accord, Gaid Salah cherche à desserrer le blocus politique et pacifique qu’exerce la population sur l’Etat-Major. La rue veut imposer le principe de la primauté du politique sur militaire, principe pour lequel Abbane Ramdane a été assassiné. Aujourd’hui, nous sommes 40 millions de Abbane Ramdane.

Par Lahouari Addi, professeur de sociologie à l’Institut d’Études Politiques de Lyon et chercheur à Triangle, laboratoire du CNRS. Ce texte a été préalablement sur la page Facebook de cet auteur. 

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