Cela devient claire aujourd’hui, que depuis la démission de l’ex-président Abdelaziz Bouteflika, le pays est gouverné par un président suprême, le chef d’état-major de l’armée Ahmed Gaid Salah.

Son pouvoir dépasse celui du président d’Etat par intérim Abdelkader Bensalah, et si ce qui est vécu actuellement au sein de l’Etat algérien n’est pas un coup d’Etat, on ne saurait le nommer autrement.  L’arrestation de la secrétaire générale du parti des travailleurs, Louisa Hanoune, par un magistrat militaire, consiste en un acte gravissime commis par le commandement de l’armée, et une déclaration claire de l’installation d’un pouvoir de fait, militaire, au sein de l’Etat algérien.

 

Revenir sur les positions du chef d’état-major, exprimées à travers ses discours prononcés devant des instances, dont les algériens ne connaissent aucune qualification constitutionnelle, on peut aisément observer la navigation de ce général à travers les revendications du Hirak et ce pour se positionner et escalader, marche après marche, jusqu’à siéger au sommet du pouvoir. Ceci se passe sous silence de la classe politique et du Hirak dans son ensemble. Cependant, ce n’est pas difficile de comprendre la réserve des politiques et aussi des activistes du Hirak, pour se mettre face à cette ascension de cet officier. Ce général s’est permis de s’adresser au peuple algérien en leader suprême, via  un conseil obscure d’officiers du commandement de l’armée, et dont les algériens n’ont pas connaissance ni de la nature de ce conseil, ni de ses membres, ni de sa place au sein des institutions de l’Etat.

 

Cette réserve, dont l’ensemble des algériens ont senti la commodité, voire la nécessité pour certains, se justifie d’abord par le maintien au moins d’une institution, à l’écart de la crise politique vécue, mais aussi pour ne pas ouvrir plus d’un front, ce qui ne se termine que par l’affaiblissement du Hirak. Cependant, les algériens et tous ceux qui s’intéressent à la politique algérienne, savent depuis des décennies  que le régime, dont les algériens se sont soulevés pour en finir avec, était toujours formé de la présidence de la république et du commandement de l’armée. Les autres instituions , dont le parlement et le gouvernement, ne sont que des établissements auxiliaires à ces deux institutions.

 

Le coup d’Etat du commandement  de l’armée s’est installé lentement depuis le début du Hirak. Ce coup d’Etat a commencé par le discours du chef d’état-major ayant précipité la démission de l’ex-président de la république, alors qu’il était juste une question de temps pour que l’équipe présidentielle ne jette l’éponge. Le commandement de l’armée, par peur de perdre le contrôle, si une instance quelconque mandatée par le Hirak vient de prendre le pouvoir, même temporairement durant une période de transition, a fait passé Bensalah au devant de la scène comme chef d’Etat intérimaire, au vu de l’organisation des élections présidentielles, en prétextant le conformisme à la constituions.

 

En espérant que le Hirak s’estompe, le commandement de l’armée semble traiter avec le peuple algérien par le rituel des sacrifices. Il a commencé par instruire la justice pour incarcérer des hommes d’affaire algériens, pour soupçon de corruption. D’ailleurs, la poursuite des hommes d’affaire est présentée par le commandement de l’armée comme réponse aux doléances des algériens, alors qu’on se rappelle bien que cette opération a été déclenchée fortuitement suite à l’arrestation de Ali Haddad au frontières algéro-tunisiennes. La suite des arrestations semblent être inspirées de celle de Ali Haddad, et non pas suite à des plaintes, et des enquêtes comme le stipule la loi, via les différents codes de procédures. Par ailleurs, si c’est admissible de condamner politiquement des hommes d’affaire pour leur soutien du régime, en contre partie de faveurs en matière d’attribution de marchés publiques, et de facilitation d’octroi de crédits bancaires, ce n’est que populiste et grave l’incarcérer des citoyens avant même que des plaintes ne soient déposées, et que des enquêtes ne soient diligentées. Ces arrestations suivent la même logique populiste du régime que les algériens contestent, et qui a mené le pays et la vie politique à leur état actuel lamentable, et qui a poussé les algériens dans leur totalité à sortir exiger le changement radical de tout le système. S’il y a vraiment des délits vis-à-vis de la loi, il fallait que les affaires soulevées prennent leur cours selon les codes de procédures, et non pas selon cette misérable démarche populiste qui atteint gravement à l’image de la justice au lieu qu’elle ne l’améliore.

 

Par ailleurs, l’arrestation des ex-officiers de la sécurité militaire et d’un ex-conseillé à la présidence de la république, quant à elle, semble comme règlement de comptes. Elle parait comme instrumentalisation de toute une institution militaire qui comportent des centaines de milliers d’officiers et de soldats pour régler un divergent entre deux hommes : Ahmed Gaid Salah, actuel chef d’état-major, et Mohamed Mediène, ex-chef du département du renseignement et de la sécurité (DRS). Par manque de délit envers les personnes arrêtées, le commandement de l’armée, via son chef d’état-major n’a pas trouvé d’accusation, sauf celle de l’atteinte à l’autorité de l’armée. Le commandement de l’armée juge qu’une rencontre qui a réuni des ex-officiers, dont un était encore en service, et était chargé du département de surveillance et de sécurité (DSS),  avec le conseillé à la présidence également en exercice, comme atteinte à l’autorité de l’armée, et complot contre l’autorité de l’Etat. Si une rencontre du chef du DSS, et du conseillé politique du président de la république, les deux en exercice et certainement mandatés par le président de la république Abdelaziz Bouteflika, à laquelle participent un ex-président de la république et un ex-chef du DRS, constitue un complot contre l’Etat, on se demande d’abord qui est l’Etat dans ce cas ?!

 

En admettant que ces personnes ont corrompu, par le passé, la vie politique en Algérie, ceci ne justifie pas de grotesques dépassements à leur égard en procédant à leur arrestation comme s’ils étaient de vulgaires bandits, et en bafouillant la présomption d’innocence, dont ils ont le droit de garantir.

 

Par ailleurs, il est tout à fait légitime de se demander quel est le privilège de M. Ahmed Gaid Salah, comparé à Abdelkader Bensalah, Noureddine Bedoui, et toutes les figures du régime contesté par le Hirak, pour qu’il ne soit pas réclamé comme un élément du système de Bouteflika. La réponse n’est que parce le Hirak ne veut pas d’un conflit avec l’armée, en réclamant le départ de son chef d’état-major, et de son cercle de généraux décideurs. Par contre, tout algérien peut revenir à l’archive des déclarations du général Ahmed Gaid Salah pour voir qu’il n’a jamais ménagé d’effort pour promouvoir le régime de Bouteflika, même après l’invalidité de cette dernière suite à son AVC en début de 2013.

 

Les éclairés au sein du Hirak et au sein de la classe politique, font bien la différence entre, permettre à cet officier de se maintenir actuellement à la tête de l’armée, pour des raisons de commodité vis-à-vis du Hirak, et entre lui permettre d’accéder au pouvoir suprême en Algérie, ce qui constituera un recule grave qui confisquera le pays, en le plaçant sous un régime militaire putschiste, dont les conséquences seront désastreuses pour l’avenir des algériens.

 

L’arrestation de Mme Hanoune pour complotisme contre l’armée et l’Etat, dévoile l’intention du chef d’état-major et du commandement de l’armée, pour la fermeture du champ politique en Algérie, et pour revenir sur les acquis de la libre pensée et de la libre expression, droits fondamentaux de l’homme, et qui sont précoces à toutes les lois et à toutes les constitutions.

 

A rappeler que Mme Hanoune lors de la réunion du beau politique de son parti, le 04 mai 2019, a adressé des messages claires signifiant que l’armée ne doit pas s’ingérer, dans les affaires politiques, et qu’elle doit rester à l’écart des divergences qui traversent le Hirak, et la classe politique. Elle a attiré l’attention au refus préalable des algériens de solutions impliquant l’intervention directe de l’armée dans la vie politique, en citant l’exemple du Soudan, et de l’Egypt. A priori, c’est cette déclaration qui a fait déborder le vase chez Ahmed Gaid Salah. Ce dernier n’a pas tardé d’instruire la justice militaire pour convoquer Mme Hanoune et pour la mettre sous mandat de dépôt.

 

Le régime de Bouteflika n’aurait jamais osé ce dépassement, en procédant à l’arrestation d’un chef de parti politique, juste pour ses déclarations, et au delà du marché l’arrêter pour le chef d’inculpation « atteinte à l’autorité de l’armée », et « complot contre l’autorité de l’Etat ».

 

Les discours du commandement de l’armée, prononcés par le chef d’état-major, sont truffés de jugements d’intension et de cris au complots, où les opposants à leur vision sont considérés ennemis du pays, et ne sont que des relais de forces extérieures qui veulent nuire à l’Algérie. Nous savons bien à travers la lecture de l’histoire moderne et de l’histoire contemporaine, que les militaires ne sont pas doués pour l’exercice de la politique, moins dans les pays du tiers-monde. Cependant, s’il est indispensable que les généraux de l’armée algérienne s’ingèrent dans la vie politique, qu’ils commencent par essayer de dialoguer et de convaincre les opposants et de ne pas procéder par intimidation et diabolisation. Sans ceci, le Hirak continue, et se radicalise semaine après semaine, et l’armée s’y retrouvera dans à l’avenir, cible des revendications.

 

En attendant, les algériens se réveillent ces jours-ci sur des déclarations et des actes qui n’ont d’écho que ce lui de … « Silence! nous menons un coup d’Etat! »

Par Adib Gharbaoui, Constantine, le 10 mai 2019.

 

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