Si les arrestations et la mise sous verrous d’un certain nombre d’hommes d’affaires semblent se justifier, tant les faits de corruption et d’agiotage de tous ordres,  qui leur sont reprochés, paraissent bel et bien fondés, tel ne paraît pas le cas d’Isaad Rebrab dont le seul tort, semble-t-il, aura été depuis bien longtemps le présumé protégé du fameux Rab Dzair, Mohamed Lamine Médiene, dit « Taoufik », homme lige du fameux général  Larbi Belkheir[1].

C’est ce général «  janvériste » , qui a fait venir de leur exil et Mohamed Boudiaf et Abdelaziz Bouteflika, pour prendre les rênes de l’Etat, Etat derrière lequel il s’abritait en tirant les ficelles pendant presque deux décennies sans interruption. Associé à l’assassinat de Boudiaf qu’il avait fait venir lui-même du Maroc où il était exilé depuis de longue date, Larbi Belkheir a commis un autre crime dont le plus saillant a été la propulsion de Bouteflika à la tête de l’Etat. N’est-ce pas lui et ses collègues « éradicateurs » ( Nezzar, Taoufik, Lamari et consorts) qui ont convaincu Bouteflika d’accepter le poste de président de la République et de chef suprême des forces armées ? N’est-ce point un crime que de réhabiliter un homme poursuivi par la Cour des Comptes au motif de détournements de plusieurs milliards du Trésor Public ? Sait-on, par ailleurs, que ce sinistre général, qui est Belkheir,   a son actif, une série d’autres crimes commis à l’encontre d’une quantité de citoyens innocents durant la période qui s’étale de 1990 à 1995 ? C’est lui aussi, Larbi Belkheir, qui a été à l’origine de la promotion foudroyante de personnages ternes et inconsistants aux divers grades de la hiérarchie militaire.

 

 

Faut-il mettre sans nuances tout le monde dans le même « panier » ?

 

 

Victime expiatoire de ses accointances avec le chef de l’ex-DRS, Taoufik, Issad Rebrab que certaine opinion commune met à tort dans le même « panier » que les corrompus notoires est pourtant un vrai chevalier d’industrie au sens le plus positif, le plus respectable du mot. C’est un homme d’affaires intelligent,  talentueux, entreprenant et  imaginatif. Sa réussite économique spectaculaire, il la doit  bien plus à son sens inné des affaires et à la manière avec laquelle il sait fructifier l‘argent dont il dispose ou qu’il lui a été confié en dépôt qu’ à « la corruption »  que le sens commun lui prête. Ses qualités d’homme d’affaires créateur de richesse et d’emplois dans son propre pays lui sont reconnues aussi bien par ses pairs, nationaux et étrangers, que par des chefs d’Etat des pays industrialisés qui n’ont point de complexe à le solliciter pour son savoir-faire dans les domaines du management, et donc de la gestion rationnelle des ressources humaines et matérielles.

 

Rebrab n’est pas seulement victime de sa proximité évidente avec l’ex-chef du DRS, il l’est aussi par sa réussite économique et industrielle  qui lui a suscité des jaloux et des envieux aussi bien dans le sérail que parmi certaines franges de la population leurrée par les apparences des choses. Son arrestation et son placement « provisoire » en prison ne sont peut-être pas étrangers à un règlement de compte qui ne dit point son nom.

 

Le fait que la figure de Rebrab soit associée à celle d’un général réputé exécrable  à cause des tortures, des déportations  et des crimes qu’il a commis durant la décennie noire à l’encontre de plusieurs centaines de citoyens innocents ne devrait en aucune manière confondre celui-ci avec celui-là, ni endosser, par conséquent,  les forfaits de Taoufik à Rebrab. Certes, Rebrab n’est pas totalement « blanc », ni pur ni transparent à lui-même. En fréquentant l’infréquentable, et en associant son intelligence économique et son sens de l’imagination créatrice de richesse, au détenteur illégitime du pouvoir et de l’argent détourné du Trésor Public, Rebrab a certainement failli à certaine éthique économique. Si ses mains ne sont point maculées de sang, comme celles de certains de ses amis généraux, et s’il  n’a pas volé lui-même ni les banques publiques ni les matelas de devises entreposés dans les coffres du Trésor Public, il n’en était pas moins cependant complice de ces prédateurs des deniers publics.

 

Rebrab, le DRS et l’argent du Trésor public

 

Les faits sont têtus. Il ne sert à rien de les nier. En l’occurrence, Issad Rebrab ne s’est pas enrichi comme par enchantement, par une sorte de baguette magique. Son enrichissement ne découle pas non plus d’un « vol » ou d’une prédation qu’il aurait commise en personne, comme le sens commun le pense à tort. Il a su seulement profiter des opportunités qui lui ont été offertes par certains généraux-ceux-là mêmes qui prétendent incarner au plus haut l’intérêt de l’Etat-pour se lancer dans les affaires. Il n’a fait en somme qu’exploiter de manière rationnelle l’argent du Trésor Public détourné par certains généraux. Lui, Rebrab, n’a rien volé personnellement au Trésor Public, et le seul reproche qu’on pourrait lui adresser, c’est d’avoir accepté de faire usage de cet argent du « haram » au sens à la fois juridique et religieux au profit de ses associés et protecteurs que sont certains généraux dont le plus connu est justement cette créature de Larbi Belkheir, qui est Mohamed Lamine Médiene, alias Taoufik.

 

 

Ce n’est donc ni Rebrab ni ses semblables qui ont inventé la corruption en Algérie. Ce sont les élites politiques et militaires qui ont enfanté corrompus et corrupteurs. Je serais bien tenté de dire qu’Issad Rebrab n’est rien de moins qu’une « victime » de ce système politique foncièrement mafieux,  et qui ressemble plus à une secte malfaisante qu’à une élite politiquement imprégnée par l’éthique de l’Etat et le sens des devoirs à accomplir. C’est une élite indigne de la nation et du patriotisme tant culturel qu’économique. Vicieuse et viciée, cette élite, dépourvue en outre de culture et d’éthique, est la cause principale qui a voué jusqu’à présent la nation algérienne dans un état végétatif, de sous-développement économique, social et culturel. Les chevaliers d’industrie, à l’image de Rebrab, sont rares, il faut bien l’avouer.

 

Rebrab, homme intelligent, élégant et imaginatif.

 

Rebrab est incomparablement plus intelligent, plus élégant et plus raffiné que les membres de cette élite, et notamment de ses généraux protecteurs qui s’avèrent à l’observation attentive frappés d’aphasie tant ils sont incapables de dérouler un discours structuré et cohérent. J’ai découvert ce personnage avenant et courtois, qui est Rebrab, lors d’un long entretien qu’il m’a accordé , à ma demande, le 17 novembre 2011. Nous avions passé alors en revue  tous les points d’achoppement dont souffrait et souffre encore l’Algérie. Nous avions évoqué la faillite de l’école algérienne, de l’absentéisme, de la mentalité d’assisté, de l’Etat Providence, des contraintes administratives et bureaucratiques qui inhibent les initiatives individuelles et collectives, des entraves faites aux investissements productifs par une administration gangrenée par la corruption et qui ne donne des « permis » et des agréments pour construire ou investir que moyennant des pots- de- vin, des commissions, ou comme disent les Egyptiens, moyennant « Bakchiche », etc.

 

Le goût du risque

 

Dans le feu de l’action, il m’a raconté sa trajectoire d’entrepreneur, comment il avait débuté, les risques qu’il avait pris, et comment il était devenu, en fin de compte, le patron industriel qu’il est aujourd’hui. Selon son propre récit, il fonde en 1968 un cabinet d’expert-comptable et noue des liens avec des clients. L’un d’eux, dont il ne divulgue pas le nom, vient le voir et lui propose de « prendre des parts dans sa société de construction métallurgique ». Rebrab accepte de se lancer dans l’aventure économique , après avoir pris, dit-il « des risques calculés ». Il aurait, par ce biais d’association avec d’autres entrepreneurs ou clients comme il dit, réussi à s’élever peu à peu au rang du premier industriel privé de l’Algérie Postindépendance. Au cours de ce long entretien, Rebrab  qui s’exprime dans un français élégant et fluide, n’a  pas évoqué ses liens avec le général Médiene dont tout le monde sait qu’ils entretiennent depuis de longue main des rapports d’amitiés et d’intérêts réciproques. Quoi qu’il en soit, je trouvais alors en cet homme tous les traits caractéristiques de « l’éthique protestante »,  et l’esprit du « capitalisme » cher à Max Weber. Il m’a semblé tout mu  qu’il  est par le désir de l’aventure économique et le souci d’accroitre la plus value économique par la lutte contre la gaspillage du temps et de l’argent.

 

Rebrab, le DRS, la France de Macron

 

 

Que Rebrab soit proche de l’ex-chef du DRS ou que celui-ci l’ait favorisé pour constituer un empire industriel,  tout le monde le sait. Comme l’a écrit un observateur averti de la vie politique algérienne, Nicolas Beau :« …Issad Rebrab qui a longtemps bénéficié des faveurs de l’ancien DRS (services algériens) du général Toufik, n’est pas un enfant de chœur, mais ce millionnaire kabyle entreprenant et chaleureux a construit un vrai empire industriel. Après tout, une accumulation du capital en Algérie comme en France favorisée par l’Etat a permis que se construisent de grands groupes privés. Mais contrairement aux oligarques de l’ère Bouteflika, dont il a toujours tenu à se dissocier, Issad Rebrab, une des premières fortunes d’Afrique, s’est investi dans  des activités industrielles créatrices de 18000 emplois. [2]»

 

La France d’Emmanuel Macron, et Macron lui-même, n’hésitent pas à solliciter l’aide économique d’Issad Rebrab, qui a ses entrées à l’Elysée. Lors de sa visite à Alger en février 2017 alors qu’il était en campagne électoral, Macron avait passé « une soirée avec Issad Rebrab, qui était pourtant ostracisé par le président Bouteflika et ses proches (…) C’est l’époque où le candidat Macron connaissait quelques problèmes de trésorerie pour le financement de sa campagne électorale. Issad Rebrab et le patron des patrons, Ali Haddad (incarcéré lui aussi), proche lui de la Présidence algérienne, auraient-ils mis la main à la poche pour l’aider? Le doute existe aujourd’hui à Alger, mais sans aucune preuve.

« Depuis l’élection d’Emmanuel Macron, l’industriel kabyle dispose en tout cas d’un rond de serviettes à l’Elysée. C’est lui qui en diversifiant ses investissements vers la France, a sauvé de la faillite, avec les milliers d’emplois qui vont avec, le fabricant de portes et fenêtres Oxxo et le groupe électroménager Brandt. En novembre 2018, Emmanuel Macron était présent lors de l’annonce de l’implantation d’une usine de Rebrab de fabrication de matériel de traitement de l’eau à Charleville-Mézières, dans les Ardennes[3]. »

 

 

Foin d’amalgame !

 

En vertu de ce qui vient d’être dit, il serait illogique d’amalgamer Issad Rebrab avec un certain nombre d’hommes d’affaires notoirement corrompus, et surtout économiquement stériles pour l’économie nationale tant leurs investissements portent essentiellement sur l’import -export,  ce qui empêche l’émergence d’une industrie locale, créatrice de richesse et d’emplois.  Contrairement à ces hommes d’affaires et à ces  politiques gangrenés par la corruption et l’improductivité, Issad Rebrab nous paraît à l’examen attentif des faits un homme créateur de richesse et d’emplois, et aussi   beaucoup moins entaché  de « péché originel », beaucoup moins trempé dans la corruption et la fuite fiscale que ses pairs. Je dis « moins »  que ses pairs pour bien  nuancer mes propositions  et signifier aux lecteurs  que notre personnage n’est peut-être pas dénué complètement d’ « impureté »….et donc d’une certaine dose d’agiotage…

Par Ahmed Rouadjia 

 

 

[1] Lire Hocine Malti, Histoire secrète du pétrole algérien, Paris, La Découverte/poche, 2012, p.281 et ss.

[2] Nicolas Beau « Algérie, la prise en otage d’Issad Rebrab » in https://mondafrique.com/algerie-la-prise-en-otage-dissad-rebrab/

 

[3] https://mondafrique.com/algerie-la-prise-en-otage-dissad-rebrab/

 

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