Abdou Semmar, le rédacteur en chef d’Algérie Part, fait exploser une nouvelle affaire qui risque de faire couler beaucoup d’encre. Sur le plateau de l’émission Kawalis, diffusée par Amel TV, Abdou Semmar a dévoilé les dessous de 1150 contrats de gré à gré du groupement pétrolier Berkine composé de Sonatrach et de la compagnie américaine Anadarko. Il s’agit d’une grosse enquête qui a été menée en partenariat avec l’Association nationale de lutte contre la corruption (ANLC).

Il faut savoir que Sonatrach et Andarko ont créé, en 1998, le groupement avec un comité chargé de la supervision et la direction des opérations pétrolières. Deux administrateurs représentant les deux compagnies se relaient tous les trois ans. Le travail se fait en équipe et les décisions sont collégiales.

L’entité créée par Sonatrach et Anadarko exploite le gisement El Merk,  dans le bassin de Berkine, dans la wilaya d’Illizi, considéré comme l’un des plus importants d’Algérie. Elle y produit l’équivalent de 146.000 barils/jour. Le gisement d’El Merk est d’une grande capacité estimée à 1,2 milliard de barils de pétrole, dont près de 40%, 647 millions de barils, sont récupérables. Les contrats de gré à gré obtenus par l’ANLC d’une source anonyme très bien introduite au sein de l’administration de Sonatrach et Anadarko démontrent, selon les investigations menées par Algérie-Focus, que de nombreuses irrégularités ont été commises

Ainsi, en 2012, pas moins de 338 contrats ont été accordés de gré à gré. Leur montant global avoisine, selon nos calculs, les 100 millions de dollars. Cela signifie que ces sommes ont été attribuées à des entreprises partenaires sans qu’il y ait la moindre procédure de concurrence claire et transparente. Pis, ces contrats ont été conclus sans que des besoins précis aient été établis. Leurs bénéficiaires ont été sélectionnés sans identifier les références qui les distinguent de leurs concurrents. Dans d’autres contrats, il n’y aucune spécification technique et les seuils de compétence des commissions des marchés n’ont pas été déterminés. En somme, prés de 100 millions de dollars ont été accordés dans des conditions opaques et sur aucune base rationnelle. De nombreux contrats ont été traités de gré à gré sans apporter aucune justification.

Ainsi, en mars 2012, le groupement Sonatrach-Anadarko a accordé un marché de pas moins de 650 000 dollars US à Baker Hughes EHO GB  pour une prestation  d’achat de réservoirs. Les administrateurs n’ont même pas pris la peine de justifier leur décision alors qu’aucun appel à la concurrence n’a été lancé. 

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On retrouve le même procédure avec Schlumberger, une autre multinationale qui décroche, à chaque fois et avec une facilité déconcertante, des contrats juteux en Algérie. En février 2012, elle a obtenu, pour un montant de 990.000 USD, un marché d’approvisionnement de tubes d’enroulement et de stimulation. Et là aussi,  aucune justification n’a été apportée à la conclusion de ce contrat sans aucune procédure de concurrence. 

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Haliburton est l’autre puissante multinationale qui a également bénéficié de plusieurs contrats importants conclus selala procédure du gré à gré, c’est-à-dire sans se frotter à aucune concurrence. A titre d’exemple, en avril 2012, une filiale d’Haliburton obtient un marché de prestation  de maintenance de logiciels pour un montant 995.432,82 dollars US.  Au cours du même mois, un autre marché d’un montant 6.042.500,82 USD lui a été accordé par Sonatrach-Anadarko. Ces marchés sont évidemment « offerts » sans consigner la moindre justification.

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Dans d’autres contrats, les gestionnaires de Sonatrach-Anadarko se contentent de consigner que les bénéficiaires détiennent des « situations monopolistiques » dans leurs secteurs. Or, une recherche sommaire permet de déceler qu’il y a plusieurs concurrents internationaux dans leur secteur. C’est le cas du français GEODIS, un influent opérateur de logistique qui a obtenu plusieurs marchés avec le groupement Sonatrach-Anadarko sans avoir été confronté à un seul appel à concurrence. Pourtant, plusieurs opérateurs algériens et étrangers activent dans ce secteur .

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D’autres contrats ont été conclus sans que l’identité du bénéficiaire n’ait été révélée ! Une première. Car comment peut-on accorder un marché à un opérateur « inconnu ». C’est le cas en octobre 2012, où un contrat de prestation de maintenance d’un montant de 30.000 euros  a été accordé à un opérateur non identifié, mais qui  jouirait, selon les administrateurs de Sonatrach-Anadarko, d’une « situation monopolistique » et d’un « lien technologique direct préexistant »  ! 

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Sous couvert de l’anonymat, un expert, très au fait des rouages du secteur pétrolier algérien, a révélé à l’Association Nationale de Lutte contre la Corruption que les sociétés Schlumberger, Halliburton, Weatherford, Baker Hughes, lui donnaient « l’impression de s’être assurés une rente sur le dos du client ». « Chacune a, pourtant, un concurrent, mais la facilité fait qu’on s’adresse par habitude aux sociétés présentes sur place, qui viennent démarcher et qui ont un nom prestigieux et reconnu », explique cet expert, selon lequel « ceci, n’empêche, pourtant, pas de consulter la concurrence et de faire un contrat annuel ou pluriannuel avec elles et de convenir des listes de prix et tarifs négociés, surtout, si cela pouvait se faire en coordination avec les autres sociétés du secteur d’autant plus que des filiales de Sonatrach existent sur le marché et sont performantes ».

Ces contrats de gré à gré épluchés par nos soins font apparaître également la prédominance de certaines entreprises algériennes appartenant à des magnats des affaires, à l’instar de Star Aviation appartenant aux richissimes frères Fechkeur.  « Les opérations type Star Aviation auraient dû faire l’objet d’un Appel à la concurrence ou au moins une consultation restreinte car pour le montant de 45.000.000 DA payé chaque mois, soit, 1.500.000 DA/jour, ils auraient eu des candidats… », confie le même expert à l’ANLC. Cet ancien haut cadre du secteur pétrolier reconnaît également que ces contrats de gré à gré dénotent d’un manque criant de rigueur, notamment dans les prestations de services comme pour ce qui est des logiciels d’informatique avec Oracle et d’autres, où « des licences pour des outils téléchargeables gratuitement » ont été « payés à des prix exorbitants et en … devises ». 

En conclusion, l’ANLC n’hésite pas à parler de « lacunes graves et inadmissibles » dont ont fait preuve « des gestionnaires soucieux de préserver les intérêts de leur société ». L’ANLC pointe du doigt la « mauvaise gestion » et « la dilapidation des deniers » de ce groupement dont la compagnie publique Sonatrach est actionnaire. Elle s’interroge sur des infractions caractérisées au Code des marchés publics et constate que plusieurs marchés ont été « morcelés » par un payement en plusieurs tranches pour se placer en dessous du seuil de 1 million d’USD.    

 

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