Dans les coulisses et les salons du régime algérien, on appelait Saïd Bouteflika « monsieur le Président ». Depuis 2013, date à laquelle l’Etat de santé d’Abdelaziz Bouteflika s’est dangereusement détérioré, Saïd Bouteflika est monté au créneau et remplace son frère dans de nombreuses fonctions. A la Résidence Présidentielle de Zéralda, c’est lui qui organisait les réunions de tous les conseillers de la Présidence pour étudier les questions les plus délicates de l’Etat. 

Saïd Bouteflika se déplaçait régulièrement à l’étranger pour rencontrer les chancelleries étrangères comme les représentants de l’Elysée à Paris ou à Genève pour rencontrer les interlocuteurs de plusieurs pays occidentaux. Depuis 2015, Saïd Bouteflika était le principal faiseur des divers remaniements ministériels décidés en Algérie. C’est Saïd Bouteflika qui étudiait les profils des ministres, les sélectionnait selon des considérations et des agendas précis. Autour de lui, un consensus général se dégageait au Palais Présidentiel d’El-Mouradia. Écouté, influent, puissant, réseauté, Saïd Bouteflika avait tous les atouts qui lui permettaient de vivre comme un prince au plus haut sommet du pouvoir algérien.

Mais l’homme a fait des erreurs, de grosses erreurs qui expliquent aujourd’hui sa terrible chute. Depuis 2017, Saïd Bouteflika, aveuglé par ses réussites précédentes et son pouvoir étendu, commence à collectionner les bourdes. Son premier faux-pas est de ne pas avoir planifié un véritable scénario de succession d’Abdelaziz Bouteflika. Le 5e mandat, c’était sans doute la pire erreur de Saïd Bouteflika. L’homme avait tenté d’étudier des pistes pour trouver un remplaçant à un Président Malade, affaibli, absent et entièrement impotent.

Cependant, Saïd est rapidement confronté à une terrifiante réalité politique : depuis le 4e mandat, un énorme vide politique s’est créé en Algérie. Aucune personnalité majeure n’a pu émerger dans le sillage du système bouteflikien qui a tout écrasé sur son passage. Saïd Bouteflika mise, dés lors, sur le seul cavalier qui lui paraît « solide » : Ahmed Ouyahia ! Saïd voyait en lui le seul candidat du « consensus » au sein du sérail avec sa profonde connaissance du régime algérien et de ses rouages. En plus, Ahmed Ouyahia était béni par les chancelleries étrangères et à leur tête, l’Elysée. Le plan était huilé : retirer Ouyahia du gouvernement et le lancer dans la course à la présidentielle du 18 avril 2019.

Le plan ne marchera pas car Ouyahia collectionne de nombreux défauts. Impopulaire, clanique et, surtout, il ne bénéficiait d’aucune sympathie au sein de l’Etat-Major de l’ANP. Ahmed Gaïd Salah et plusieurs autres généraux-majors rejettent ce plan. Saïd Bouteflika échouera à les convaincre. Pis encore, il ne fera, en réalité, aucun effort pour défendre son « candidat ». Et pour cause, lui-même ne fait pas entièrement confiance à un Ouyahia réputé « versatile » et « renard ». Saïd Bouteflika perd du temps, beaucoup de temps et ne trouve toujours pas de « candidat » pour éviter un 5e mandat totalement inédit et « irrationnel », pour reprendre la terminologie d’un haut responsable du quai d’Orsay français.

Ramtane Lamamra, l’une des figures politiques montantes en Algérie, est tardivement approché. Vers la fin de l’année 2018, des pourparlers ont été menés entre Saïd Bouteflika et Ramtane Lamamra. Mais ce dernier exige un climat politique sain et un soutien fort de l’Armée pour adhérer à un projet de candidature à l’élection présidentielle du 18 avril 2019. Aucune de ces conditions ne sera réunie car le haut commandement militaire ne veut pas d’un candidat imposé par « monseigneur » Saïd.

En effet, le fossé s’est creusé entre l’Etat-Major de l’ANP et Saïd Bouteflika depuis l’été 2018. Le limogeage, et plus tard l’emprisonnement au mois d’Octobre, de Habib Chentouf, Saïd Bey et des trois autres chefs de régions ainsi que de l’ex-commandant de la Gendarmerie Nationale, Menad Nouba, a affaibli énormément Said Bouteflika. Ahmed Gaïd Salah impose ses hommes au plus haut sommet de la pyramide de l’ANP. Et Saïd Bouteflika perd ses soutiens et ne peut pas faire le poids contre un Ahmed Gaïd Salah jouissant de tous les pouvoirs au sein de la plus puissante institution du pays, à savoir l’ANP.

A ce moment-là, Saïd Bouteflika se résout à exécuter une dernière « manœuvre de survie » : le 5e mandat pour perpétuer le règne de la dynastie des Bouteflika. Le 5e mandat était finalement le seul point de consensus entre tous les différents pôles du clan présidentiel.

Le calcul de Saïd Bouteflika était simple : j’impose le 5e mandat comme j’ai réussi à reconduire le 4e en 2014, et ensuite j’opère tous les changements y compris le limogeage d’Ahmed Gaïd Salah. Le calcul était simple, mais erroné car aucun esprit sensé ne pouvait parier sur la réussite du 5e mandat.

Seul Saïd Bouteflika, et son entourage immédiat, croyait dur comme fer à ce scénario totalement fou. Cet entourage immédiat est composé de plusieurs oligarques sulfureux, controversés, sur lesquels les services de sécurité ont collectionné les dossiers de corruption. Les Kouninef, Ali Haddad, Tahkout, Oulmi et d’autres richissimes milliardaires n’ont pas cessé d’encourager leur « protecteur » Saïd sur la voie du 5e Mandat. Depuis septembre 2018, ces oligarques ont exercé un énorme lobbying pour convaincre Saïd Bouteflika de poursuivre l’oeuvre du 5e mandat. L’erreur de trop.

La suite, tous les Algériens la connaissent. Le 5e mandat est proclamé au début du mois de février. Saïd Bouteflika est resté confiant et persuadé que ce 5e mandat passera en dépit de quelques protestations populaires. Il n’avait jamais douté du soutien de l’ANP. À aucun moment, il n’avait imaginé que la pression ou la mobilisation populaire fera changer la position de l’Etat-Major de l’ANP. Un manque de perspicacité qui le paiera cash.

Le chef d’Etat-Major de l’ANP, Ahmed Gaïd Salah, se rebelle. L’article 102 sera appliqué. Ses amis les Kouninef, Ali Haddad seront arrêtés et emprisonnés. Quant à Saïd Bouteflika, après quelques dernières manœuvres de désespoir avec le général Toufik,  il finira en état d’arrestation et, 24 heures plus tard, placé en détention à la prison militaire de Blida. Triste fin pour celui qui aurait pu devenir le successeur de son propre frère le Président Abdelaziz Bouteflika. Triste sort pour celui qui avait sombré dans l’aveuglement en manquant d’imagination pour trouver des solutions rationnelles aux incohérences internes du sérail algérien.

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