Le juge d’instruction militaire près le tribunal militaire de Blida a ordonné, dimanche, le placement en détention provisoire de Athmane Tartag, Mohamed Mediène et Said Bouteflika pour « atteinte à l’autorité de l’Armée » et « complot contre l’autorité de l’Etat », indique un communiqué de la Cour d’appel militaire de Blida. Cette annonce inédite a fait l’effet d’une bombe au-delà des frontières de l’Algérie. Mais quels sont les dessous de ce « séisme politique » ?, 

Selon des sources proches de ce dossier très complexe, les enquêteurs de la direction générale de sécurité intérieure (DGSI), l’une des directions des services secrets algériens,  supervisés par des contrôleurs et des responsables de la Direction Centrale de la Sécurité de l’Armée (DSCA), ont découvert des éléments troublants concernant un plan secret qui a été établi par Saïd Bouteflika et le général Toufik dans le but, dans un premier temps, de limoger le chef d’État-Major de l’Armée nationale populaire, Ahmed Gaïd Salah, avant de le « mettre en quarantaine » pour l’isoler totalement du haut commandement militaire de l’ANP.

Les manœuvres de ce plan ont commencé, soulignent nos sources, entre le 21 et 28 mars  2019 période durant laquelle Saïd Bouteflika s’est rendu à trois reprises à Hydra, le quartier chic et résidentiel d’Alger, pour rencontrer le général Toufik. Ces rencontres se sont déroulées dans un domicile situé dans les alentours de la villa personnelle de l’ex-patron du DRS à Hydra. Durant ces trois rencontres, le général Toufik et Saïd Bouteflika ont abordé ouvertement le scénario d’une mise à l’écart du pouvoir du chef de l’Etat-Major de l’ANP d’Ahmed Gaïd Salah. Saïd Bouteflika et le général Toufik ont reçu des informations concordantes indiquant que l’institution militaire conduite par Ahmed Gaïd Salah était en train de préparer son alignement sur les revendications du mouvement populaire qui organise des manifestations grandioses à travers le pays depuis le 22 février 2019.

Au sein du haut commandement militaire de l’ANP, Ahmed Gaïd Salah et son entourage ont commencé depuis la mi-mars à étudier la possibilité de recourir à l’article 102 pour destituer le Président Abdelaziz Bouteflika comme il était réclamé haut et fort par la rue en colère depuis l’annonce du 5e mandat.

Saïd Bouteflika appréhendait énormément ce scénario qui va mettre fin au règne du clan présidentiel en Algérie. Cette crainte a redoublé lorsque le Chef d’Etat-Major de l’ANP a refusé catégoriquement l’option de décréter l’état d’urgence ou l’état d’exception. Une option réclamée par Saïd Bouteflika depuis le début du mois de mars.

C’est à ce moment-là que le général Toufik entre en scène pour prodiguer ses « conseils » à Saïd Bouteflika. Les deux hommes vont établir une stratégie visant à apporter des changements politiques conséquents, mais tout en sauvant la face du régime honni par la population algérienne qui manifeste chaque vendredi. Aux yeux du général Toufik, aucune solution n’était réalisable ou envisageable avec le maintien d’Ahmed Gaïd Salah à la tête de l’ANP. Le général Toufik et Saïd Bouteflika voulaient tous les deux un processus de transition qui leur permettrait de conserver toujours la « télécommande » du pouvoir. Il s’agissait de trouver une personnalité nationale consensuelle qui conduirait une période de transition tout en acceptant de faire certains compromis comme le maintien dans ses fonctions de conseiller à la Présidence de… Saïd Bouteflika.

Mais comment concrétiser ce plan et mettre hors d’état de nuire Ahmed Gaïd Salah ? Le général Toufik et Saïd Bouteflika vont élaborer un plan consistant à démettre de ses fonctions le Chef d’Etat-Major de l’ANP tout en annonçant rapidement son remplacement par un haut gradé issu de leur clan. Mais pour ce faire, le général Toufik et Saïd Bouteflika avait besoin d’un troisième allié de poids. Et c’est là que Bachir Tartag, le patron de la D.S.S, l’agence relevant de la Présidence de la République qui gère les services secrets algériens, est entré en jeu pour soutenir ce plan imaginé par les deux premiers hommes. Tartag a mis à la disposition de ses acolytes tous « les dossiers » qui peuvent justifier le limogeage d’Ahmed Gaïd Salah.

Les trois hommes ne se sont pas arrêtés à ce stade. Ils ont décidé également de préparer l’arrestation d’Ahmed Gaïd Salah pour « le mettre en quarantaine » le temps de mettre en place consistant à téléguider de loin un nouveau homme fort de l’ANP qui n’osera jamais recourir à l’article 102 pour destituer Abdelaziz Bouteflika.

D’après nos sources, une équipe au sein de la D.S.S se préparait pour intervenir afin de mettre la main sur Ahmed Gaïd Salah lorsque ce dernier allait contester vigoureusement son « limogeage » et son remplacement par un haut gradé « plus docile ».

Il s’avère que ce plan ne verra jamais le jour car le chef d’Etat-Major de l’ANP finit par débusquer ces manœuvres et se lance rapidement dans sa riposte. Le 26 mars 2019, Ahmed Gaïd Salah appelle à l’application de l’Article 102 pour destituer Abdelaziz Bouteflika.

Le 30 mars, il réunit son cercle restreint pour les informer des dessous du plan qui le ciblait. Le 02 avril 2019, les événements s’accélèrent et la situation bascule en faveur du chef d’Etat-Major de l’ANP : tous les chefs de régions et les principaux généraux-majors soutiennent Gaïd Salah tout en réclamant le départ des Bouteflika.  Le dernier récalcitrant, le général-major Ben Ali Ben Ali, le chef de la Garde Républicaine, lâche Saïd Bouteflika et rejoint Ahmed Gaïd Salah en lui assurant qu’il refuse de s’associer à une « tentative de décapitation du haut commandement de l’ANP ». L’alliance entre Saïd Bouteflika, le général Toufik et Bachir Tartag se solde finalement par un échec retentissant. Les trois hommes ont perdu le match depuis le 02 avril dernier.

Aujourd’hui, ils se retrouvent à la prison militaire de Blida et seront poursuivis pour les chefs d’inculpation d' »atteinte à l’autorité de l’Armée et complot contre l’autorité de l’Etat », des faits prévus et punis par les articles 284 du code de justice militaire et 77 et 78 du code pénal.

 

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