Le premier volet de cette contribution a été sans concession envers le régime militaire algérien contre lequel nous devons exiger un Nuremberg. Mais le démocrate et l’humaniste ne doivent jamais rompre l’équilibre de la justice. Elle doit être ferme mais rester dans les règles du droit. Il semble que nous en soyons encore loin pour beaucoup de raisons, j’en ai choisi une pour cet article.

 Du jour au lendemain la justice algérienne poursuit les intouchables. Si je me réjouis que des dossiers de corruption soient ouverts aux investigations, j’ai un certain nombre de réserves à opposer à ce miracle soudain. Après avoir rédigé pendant des décennies des articles fustigeant le régime militaire et sa corruption endémique, me voilà aujourd’hui dans une position qui peut paraître contradictoire. Elle ne l’est absolument pas car la démocratie n’est ni une vengeance ni une machine à expédier la justice dans des recoins aussi condamnables que ceux d’un régime militaire.

Posons-nous, sans ménagement, la question des hommes qui la prononcent aujourd’hui avec un zèle étonnant. Ma question sera : De quel parquet s’agit-il ? Je déclinerai la question en une forme d’anaphore car la réalité historique fut répétitive, comme toute mécanique de comportement dont font preuve ceux qui sont liés par la peur ou la compromission. Est-ce le même parquet et les mêmes magistrats qui n’ont jamais été au courant du moindre centime pillé par les généraux, leurs familles et amis dans une cécité d’un demi siècle ?

 

Est-ce le parquet qui a menacé les opposants, les honnêtes gens et tous ceux qui ne pensaient pas comme la volonté du parti unique ? Est-ce ce parquet qui a traduit en justice et incarcéré tous ceux qui avaient des moeurs différentes de la norme imposée par la société, elle-même sous le joug des militaires et du parti unique ?

Est-ce le parquet qui a osé inquiéter des personnes sur l’accusation de blasphème alors qu’ils n’exprimaient que des propos d’êtres humains libres de penser, de rédiger et de discourir sur leurs opinions ? Est-ce encore ce parquet qui a condamné des jeunes gens pour outrage à la morale publique alors que l’expression de leur amour n’a jamais bafoué la moindre décence humaine ?

Est-ce le parquet qui a tant accusé et condamné des journalistes et blogueurs, par dizaines, sans le moindre état d’âme ?  Ou, pour finir, est-ce ce parquet qui m’avait invité, il y a trente ans, à boire le thé avec un  gentil juge d’instruction qui voulait discuter philosophiquement de l’article que j’avais rédigé sur El Watan, menaçant les généraux d’une justice prochaine ?  C’est tout à fait étonnant ce revirement de la justice algérienne qui recouvre sa vue, sa raison et se souvient de sa mission en agissant comme nous aurions souhaité qu’elle le fasse depuis 1962.

 

Trop rapide, aucune transparence, un climat délétère à chaud, tout cela ressemble à quelque chose de nauséabond qui n’est vraiment pas du niveau de la IIè république que les jeunes manifestants avaient rêvée. Les investigations, de toutes nature, sont légitimes et doivent continuer, je fais allusion au procès lui-même. Nous connaissons tous le cas de l’élimination du dictateur Nicolae Ceaușescu lorsqu’il fut jugé et exécuté dans l’heure, dans l’arrière cour du tribunal. Nous savons que les successeurs avaient trop à se reprocher pour un procès dans les règles de l’humanité et du droit. Il fallait faire vite et éviter de faire resurgir des odeurs nauséabondes passées en faisant apparaître de lourdes responsabilités.

 

Le premier volet de ma contribution n’a laissé aucune place à l’ambiguïté, la justice doit passer, aussi lourdement que furent la nature des crimes. Mais elle doit rester propre et transparente, prendre son temps et ne pas sombrer dans une gigantesque tentative d’exonération des responsabilités.

 

De plus, les crimes et délits sont d’une dimension qui ne peut être traitée par un système qui fut aux ordres du régime militaire, quelle que soit la valeur humaine d’un certain nombre de magistrats. Cela est impossible car je ne verrai dans cette justice que l’ombre de ce régime militaire et sa volonté de laver le passé d’une manière contestable.

 

La justice doit passer mais celle des démocrates et des humanistes, celle d’une seconde république qui aura été remise préalablement sur des bases plus saines. Les dossiers de corruption ont attendu un demi siècle, ils peuvent attendre quelques mois supplémentaires. Pour ma part, je ne peux concevoir que des magistrats qui ont emprisonné des journalistes puissent aujourd’hui se parer de leur robe de magistrat pour la défense de la démocratie et de l’humanisme. Cela m’est insupportable. Ce n’est plus une justice mais une machine à laver les consciences et blanchir les âmes.

 

 

SID LAKHDAR Boumédiene, Enseignant

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