Un annuaire téléphonique du début des années 2000 conserve la trace d’Ahmed Kouninef, le père, domicilié à Jouxtens-Mézery, une petite commune de 1 500 âmes, dans le canton de Vaud, à proximité de Lausanne.

C’est depuis ce paisible village que la famille Kouninef crée régulièrement des sociétés. Des entreprises dont la durée de vie est souvent limitée. C’est le cas de LITL, fondée en 2004 et dissoute en 2007. Dirigée par Ahmed et Noah Kouninef, elle œuvrait dans « l’étude d’équipement, de travaux hydrauliques et électriques sous haute et moyenne tension, la livraison et la pose de pipe-lines ».

Dans un secteur très différent, puisqu’il s’agit cette fois de « diamants et autres pierres précieuses, brutes ou taillées », Fimatrade SA était installée à Renens, une commune qui se situe également dans le district de Lausanne. Dirigée par Liselotte et Karim Kouninef, la société, créée en 1992, a été dissoute à la suite d’une faillite, en 1999. L’entreprise Bol d’air SA, établie à Renens, qui se proposait d’éditer des magazines, d’organiser des voyages de vacances et de loisirs, a également mis la clé sous la porte. Elle était « managée » par Karim Kouninef. Et, comme toutes les autres sociétés de la famille Kouninef, elle affichait un capital de 100 000 francs suisses (90 000 euros).

Mais, contrairement à l’Algérie où les frères Kouninef ont été arrêtés, le 22 avril, dans le cadre d’une enquête sur l’obtention de marchés publics sous l’ère Bouteflika, cette famille, fort discrète, n’a jamais fait parler d’elle en Suisse. Aucun article, aucune interview. Il n’est pas forcément illégal de multiplier les faillites. Ce n’est que récemment que La Tribune de Genève,consacrant un reportage sur le passé suisse du président algérien, révèle que le réseau de Bouteflika « passe aussi par la famille Kouninef, l’une des plus riches d’Algérie, qui habite à Lausanne et qui lui assurerait un soutien financier et logistique ».

 

Lors de son exil au début des années 1980, Abdelaziz Bouteflika s’installe pendant plusieurs années sur les bords du lac Léman. Certains, comme le sociologue Jean Ziegler, affirment que l’ancien ministre algérien des Affaires étrangères était complètement fauché, et portait des pantalons troués. D’autres n’en conservent pas le même souvenir. Hafid Ouardiri, fondateur de l’Entre-Connaissance et responsable du dialogue interreligieux à Genève, décrit davantage un épicurien, amateur de palaces et de produits de luxe. « Bien évidemment, il avait de l’argent, même s’il ne possédait sans doute rien à son nom en Suisse. De la même façon, qui peut croire que l’Algérie a acheté une magnifique résidence à Pregny-Chambésy, dans le canton de Genève, pour 30 millions de francs suisses, uniquement pour loger le consul et sa famille ? » sourit Hafid Ouardiri.

Un homme d’affaires algérien, installé à Genève, assure avoir bien connu Ahmed Kouninef, le père de la fratrie. Il préfère conserver l’anonymat. « Marié à une Suissesse, il s’était installé dans le canton de Vaud dans les années 1970. C’était un as des montages financiers complexes. Il était très pointu pour créer de sociétés-écrans dans les paradis fiscaux, ce qui n’est pas forcément illégal. Ses enfants, notamment Redha, ont été très bien formés dans des écoles de commerce à Lausanne », constate l’homme d’affaires.

 

D’abord actif dans les travaux publics dans les années 1970, le groupe KouGC, fondé par la famille Kouninef, a surtout connu une ascension fulgurante après le retour au pouvoir d’Abdelaziz Bouteflika en Algérie en 1999. Redha Kouninef est devenu un intime de Saïd, le frère du président. « À moins que certains ne passent aux aveux, il est toujours très difficile de prouver certains liens financiers. On le découvre en Suisse avec les anciens présidents égyptien et tunisien. On le sait, mais on ne peut pas le prouver », souligne le politologue Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen. Pendant des années, l’hôtel Strasbourg, rue Pradier, près de la gare Cornavin à Genève, était surnommé « l’hôtel des généraux algériens ». Les galonnés venus d’Alger, en vadrouille sur les bords du lac Léman, s’y bousculaient, mais personne n’a jamais pu expliquer pourquoi son propriétaire recevait aussi bien les officiers supérieurs algériens…

Quant aux Kouninef, ils semblent posséder encore aujourd’hui une société en Suisse, l’Entreprise de travaux électrique et fibre Kouninef, créée le 24 décembre 2014. Elle est établie à Jouxtens-Mézery, près de Lausanne, et dirigée par Karim Kouninef.

Source : Le Point 

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