L’Algérie et le Soudan viennent de voir tomber leurs présidents sous pression de la rue, les protestations sont pacifiques, et montrent une grande maturité politique qui déjoue tous les pièges de processus inédits.

Le parallélisme entre les soulèvements populaires en cours en Algérie et au Soudan est suffisamment fort pour tenter d’en tirer quelques leçons à ce stade. Chaque pays a certes son histoire et son contexte particuliers ; mais on sait aussi que la circulation de l’information fait que chaque situation influence l’autre, et au-delà.

En l’espace de quelques jours, les deux pays ont vu leur président depuis vingt ans en Algérie, trente ans au Soudan, poussé vers la sortie par l’armée, sous pression de la rue massivement mobilisée. Au Soudan, le chef militaire qui s’était proclamé Président provisoire a lui-même démissionné au bout de 24 heures ; tandis qu’en Algérie, un semblant de processus constitutionnel a été enclenché, avec un scrutin présidentiel fixé au 4 juillet.

 

Leçon numéro un : l’impossible a été rendu possible. Personne n’aurait parié sur la chute de ces deux chefs d’État à la tête de régimes prêts à tout pour assurer leur survie. Mais la ténacité et l’unité manifestée par un mouvement populaire d’une ampleur sans précédent a fait basculer l’histoire.

Deuxième leçon, les révolutions sont non-violentes. A Alger, non seulement les cortèges sont pacifiques, mais ils nettoient eux-mêmes les rues après leur passage. Vendredi dernier, alors que les forces de l’ordre étaient plus pressantes, les manifestants ont bien pris soin de ne pas riposter, pour ne pas donner prétexte à la répression. C’est plus impressionnant encore au Soudan, pays où les rébellions armées sont nombreuses : les manifestants sont restés pacifiques alors que la répression a fait plus de soixante morts.

Troisième leçon, enfin, l’intelligence politique remarquable des manifestants. A Alger, ils ont déjoué tous les pièges des reculs successifs du pouvoir, ne se contentant pas de la victoire devenue symbolique du départ d’un Président qui ne présidait déjà plus. Et ils refusent aujourd’hui de laisser au système le soin de préparer tout seuls la succession.

Même maturité à Khartoum, où la chute d’Omar el-Bechir, un président poursuivi pour crimes contre l’humanité, n’a pas mis fin à la mobilisation. Au point que les Soudanais ont fait tomber deux présidents en deux jours, et sont toujours dans la rue, faute de transition acceptable.

Algériens et Soudanais ont assurément retenu les leçons des échecs des printemps arabes. Le risque de violence est évidemment présent dans tout processus révolutionnaire, mais sans leader ou parti d’avant-garde, les manifestants, jeunes, éduqués, et incluant les classes moyennes, se sont donnés les moyens d’aller plus loin que leurs prédécesseurs des printemps avortés.

Enfin, la méfiance de ces peuples vis-à-vis de ceux qui les ont gouvernés est infinie, et explique le moment délicat dans lequel se trouvent ces deux processus. Ils ne veulent pas laisser les héritiers des régimes honnis gérer la transition, et maintiennent une mobilisation forte, malgré le risque de confrontation qui n’a pas disparu. De ce point de vue aussi, leur intelligence politique collective est impressionnante.

Par Pierre Haski, ancien journaliste au quotidien français Libération, il est cofondateur et collaborateur du site Rue89. Cette chronique a été publiée sur France Inter 

 

LAISSER UN COMMENTAIRE