De part le monde, dans les pays démocratiques l’institution militaire ne se mêle pas des affaires relevant du civil en l’occurrence la gestion de la cité. En Algérie, les coups d’État militaires sont monnaie courante puisque l’armée damne le pion au peuple au moindre soulèvement populaire qui risquerait de mettre fin au diktat de la casquette.

Alors que l’Algérie était en plein guerre de libération contre le colonialisme français en 1956, se déroulait le congrès de la Soummam au village IFRI en Kabylie dans le nord algérien. Cet événement phare rassembla les chefs des régions militaires dont Abane Ramdane, l’architecte incontestable de la restructuration de la révolution qui venait à bout de souffle. « La primauté du politique sur le militaire » fut donc la pierre angulaire parmi toutes les résolutions entérinées en ce 20 août 1956.Le croquis d’un état futur d’une Algérie démocratique venait d’être mis en branle.

Cependant, dès l’indépendance du pays en 1962, ce principe est remis aux calendes grecques et l’armée lui substitua les tanks. Elle règne en maître absolu sur la destinée de tout un peuple jusqu’à aujourd’hui.

Comme dans un jeu d’échecs, les militaires placent leurs pions en avant; le gouvernement, les ministres, le parlement, les préfets ou walis pour que leur beau miroir renvoie à la communauté internationale l’image d’une république démocratique et populaire. Mais, subrepticement les tours du palais présidentiel sont bien gardées par les généraux qui veillent au grain de sorte à ce que toutes leurs décisions soient appliquées à la lettre par des civils corrompus jusqu’à l’os grâce à la rente pétrolière.

Le bruit des bottes des soldats de l’armée des frontières stationnée à Oujda au Maroc, envahit Alger en 1962. Trié sur le volet, le président Ben Bella fut porté au trône et le gouvernement provisoire de la révolution fut décimé. Le premier coup d’État solennel et spectaculaire fit de l’Algérie une chair à canon dès 1963 notamment avec le massacre sanglant de près de 400 militants du plus vieux parti d’opposition en l’occurrence le Front des Forces Socialiste de feu Ait Ahmed. S’ensuivit celui du colonel  Boumediène en 1965, l’homme à la main de fer, dont le règne fut marqué par les assassinats d’opposants politiques. En 1979, encore les militaires reviennent au galop. Ils coptèrent le président Chadli, un malléable néanmoins colonel, et le propulsèrent  à la tête de   l’état jusqu’en 1991 où il fut poussé à la porte. Le grand pont vers la décennie noire du terrorisme islamiste est entamé. Les généraux de l’époque à leur tête Nezar et  Belkheir, les DAF ( déserteurs ) de l’armée française, et l’ombrageux Toufik convainrent Mohammed Boudiaf de rentrer de son exil au Maroc. Président en fonction ( désigné ), il entre en scène et commença à éplucher les dossiers de corruption au haut niveau de l’état y compris ceux  des chefs militaires. L’Algérie embrasse le cycle infernal de la violence orchestrée par le pouvoir et les islamistes qui prirent le peuple en otage. Six mois après son arrivée, Boudiaf un révolutionnaire de première heure, fut froidement assassiné en direct à la télévision.

Pour la énième fois, les militaires placent encore un des leurs, le général Zeroual, au sommet de l’état en 1994.Trois ans après, il fut éjecté et son « excellence » Abdelaziz Bouteflika, avide de pouvoir, est intronisé en 1999 sur la pointe des pieds. Ayant mené le pays tambour battant durant ses trois premiers mandats, il essuya le sang sur les mains des généraux et élargit allègrement le ventre de la corruption. À la constitution, il creuse une tombe.  La répression s’abat encore sur la Kabylie qui perdit 128 jeunes assassinés par les gendarmes deux ans après l’élection truquée de Bouteflika. La misère sociale rampe dans les foyers. Elle envenime le peuple. Pendant vingt ans, l’Algérie subit année après année le supplice de la goutte d’eau sur tous les plans. Et le vase déborde avec le cinquième mandat de Bouteflika. Soudain le peuple comme un seul homme rompit son sommeil du juste et brisa les chaînes de la peur.

Pour la première fois dans son histoire, une avalanche de manifestations pacifiques déferle sur le pays en entier depuis le 22 février. Leur écho retentit dans les médias du  monde. Elles ébranlent sérieusement les sentinelles du système militaro-politique en Algérie en quête d’un nouveau président après l’éviction maquillée de Bouteflika par l’armée.

En 2019, la junte militaire est encore là. Dirigée par le général Gaid Salah, quasiment octogénaire, l’armée tente tant bien que mal de redorer son blason et échafaude instantanément à huit clos  son énième plan pour garder le statut quo. Mouvoir l’échiquier politique demeure sa force de frappe. C’est toujours la même rengaine. Ses fous et ses cavaliers exécutent les ordres. Les ministres fidèles au sérail obtempèrent et le palais se régénèrerait probablement à leur avantage.

Or, aujourd’hui, l’on doit malgré tout considérer que les temps ont changé. Le joug de la honte sur le dos du peuple est brisé. L’écho des droits et le son de cloche de la justice crépitent dans les quatre coins du pays. La démocratie éclot dans la rue. La voix pacifique de la jeunesse se propage dans les rangs de l’armée qui tente en vain de l’amadouer pour la mettre en échec. Mais sa voie est désormais tracée sur le chemin de la liberté.

Quoique les militaires mettront sans cesse les bâtons dans les roues de la démocratie naissante, l’ère d’une Algérie nouvelle est en marche « pour guetter l’aurore, qui prouvera qu’enfin nous vivons au présent » ( Robert Desnos ) sous le toit d’une république démocratique authentique où la primauté du politique sur le militaire deviendra un postulat incontestable.

Par Ali Atman, Enseignant de français langue seconde à Montréal

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