C’est aujourd’hui que la rue doit répondre au plan proposé par Ahmed Gaid Salah. C’est aujourd’hui que la rue doit peser de tout son poids pour affirmer sa volonté à poursuivre le processus de changement. 

Ce vendredi est crucial parce qu’il s’inscrit dans le sillage du spectaculaire rebondissement qui s’est produit dans la crise politique qui secoue l’Algérie depuis plus d’un mois. L’air martial, le chef d’Etat major de l’armée Ahmed Gaid Salah a appelé, avant-hier, à l’application de l’article 102 de la constitution devant décréter la vacance du pouvoir. Un lâchage. Signe d’une violente rupture entre le chef de l’armée et le président Abdelaziz Bouteflika finissant. Rejeté par la majorité des Algériens, abandonné par ses alliés politiques et maintenant par l’homme fort de l’armée qui a toujours juré loyauté au président, Abdelaziz Bouteflika est plus que jamais isolé. L’intervention brusque de l’institution militaire dans le jeu politique prenant de court la classe politique et la rue, en dissidence depuis l’historique journée du 22 février.

Cependant, la parole lourde d’Ahmed Gaid Salah n’équivaut pas à un ordre. Quarante-huit heures après, la demande du chef de l’armée n’est toujours pas appliquée. Le Conseil constitutionnel ne s’est pas encore réuni pour saisir le Parlement comme prévu par la constitution en pareille situation. Son président, Tayeb Belaiz, nommé le 10 février dernier à la tête de cette institution, n’a pas encore agi selon les «vœux» du chef d’Etat major de l’armée. Homme lige de Bouteflika, le président du Conseil constitutionnel fait-il dans la résistance et restera-t-il fidèle jusqu’au bout au président Bouteflika ou va-t-il obéir à «l’injonction» de Gaid Salah ? L’affaire n’est pas encore pliée.

Si le Conseil constitutionnel est forcé d’accepter le scénario de l’armée, il devra saisir le Parlement qui se réunira en session extraordinaire pour déclarer l’état d’empêchement. Dans ce cas, le président du Sénat Abdelkader Bensalah assurera l’intérim pendant quarante-cinq jours et ensuite organisera l’élection présidentielle dans quatre-vingt-dix jours, mais sans la possibilité de changer ou de nommer le gouvernement. Un gouvernement qui, faut-il le rappeler, n’est pas encore installé. Nommé il y a quinze jours, le Premier ministre Noureddine Bedoui n’arrive toujours pas à former son équipe. Le pays baigne dans un vrai désordre institutionnel.

Ce vendredi est crucial parce qu’on saura enfin si le puissant chef de l’armée a réussi à séduire la rue. Et c’est une donnée incontournable dans la gestion de la suite des événements. 

En appelant à l’application de l’article 102 de la constitution, Ahmed Gaid Salah a pris un gros risque politique. Son intervention divise la classe politique. Elle est sévèrement critiquée par certains et une grande partie de l’opinion publique qui redoute une reprise en main par l’armée. La situation convoque le scénario égyptien opéré par le maréchal Abdelfattah El-Sissi. Or, si les Algériens vouent un respect pour l’ANP (Armée populaire nationale), ils rejettent son hégémonie sur le champ politique. Le puissant chef de l’armée n’a pas séduit la rue. «Il aurait dû accompagner son appel par un plan de sortie de crise et une série de mesures rassurantes», commente sous le sceau de l’anonymat un militaire à la retraite. Manifestement, le scénario de Gaid Salah n’est pas soigneusement élaboré.

Certains acteurs politiques parlent de «coup d’Etat». Le président du RCD (rassemblement pour la culture et la démocratie) accuse le chef de Gaid Salah «d’usurper la fonction de chef suprême de l’armée. Le mandat de Bouteflika se termine dans un mois, l’activation de l’article 102 de la constitution est une manœuvre d’un groupe qui veut sauver le système aux dépens du peuple».

Ton encore plus critique chez le Parti des travailleurs. Sa secrétaire générale, Louisa Hanoune dénonce une «immixtion dangereuse du militaire dans le politique» et «une éventuelle constitutionnalisation de ce qui s’apparente à un coup de force.» Pour ne pas cautionner la procédure d’empêchement, le Parti des travailleurs a décidé de la démission de son groupe parlementaire du parti de l’APN (Assemblée populaire nationale).

Moins dur à l’égard du chef de l’armée, le parti islamiste du MSP juge l’appel du chef d’Etat major comme «une proposition de solution à travers l’application de l’article 102» mais pas suffisante car «elle ne garantit pas à elle seule la transition démocratique».

Même son de cloche chez Ali Benflis, opposant farouche au régime de Bouteflika. S’il prend «acte de l’engagement de l’armée», il considère que «la mise en œuvre de l’article 102 de la constitution n’est pas susceptible de constituer à elle seule une base pour le règlement de la crise». Par contre dans le camp présidentiel, les partis de la «coalition gouvernementale» appuient la position du chef de l’armée. Le RND, dirigé par l’ex-Premier ministre Ahmed Ouyahia, limogé en pleine crise, nuance sa position et suggère «la démission» et ensuite l’application de l’article 102 de la constitution.

En somme, avec l’intrusion de l’armée, s’inaugure une nouvelle séquence dans la crise qui secoue l’Algérie. Toutes les cartes sont rebattues. Mais c’est la rue qui va jouer le rôle de l’arbitre. C’est elle qui va nous dire finalement si le plan de Gaïd Salah est légitime ou non. C’est la rue qui décidera du sort de ce régime noyé par de profondes divisions internes. C’est la rue qu décidera si l’avenir de l’Algérie doit s’écrire sous l’égide de l’armée ou si la volonté populaire déjouera tous les carcans.

Pour toutes ces raisons, ce vendredi est donc le plus crucial de tous les vendredis depuis le 22 février dernier.

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