En Algérie, il y a la terre, celle de nos ancêtres les berbères ou celle des martyrs l’ayant libérée du joug colonial en 1962.Il y   a  la fabuleuse chaîne montagneuse du Djurdjura, l’imposant massif de l’Atlas, les plages féeriques bordant le littoral, les forêts splendides aux quatre coins du pays… mais il y a aussi le sous sol, au sud  notamment, regorgeant de richesses non renouvelables; le pétrole et le gaz, tant convoités par le colonialisme français après la découverte des premiers puits de pétrole dans le Sahara algérien en 1956 en plein guerre de libération.

Depuis l’indépendance, les hydrocarbures ont été et demeurent quasiment l’unique  source de rentrées de devises pour faire tourner l’économie algérienne, au ralenti paradoxalement.

Classée troisième pays producteur en Afrique, après le Nigéria et l’Angola, l’Algérie et ses dirigeants corrompus, creusent au fil des années  le tombeau de la dictature pour leurs propres enfants où sont enterrées toutes les voix rebelles et fidèles de la patrie; politiciens, journalistes, syndicalistes, chanteurs engagés,  militants de droits de l’homme…etc, tandis qu’eux, ministres, parlementaires, hommes d’affaires, militaires, présidents, toute la nomenclature politico-financière du régime en réalité depuis cinq décennies, exploitent au su et au vu du peuple la « caisse noire » des puits pétroliers et gaziers  pour édifier leurs villas, renflouer leurs coffres, gonfler davantage leurs richesses, investir sans limites dans l’immobilier pour mieux blanchir leurs billets verts, acheter la paix sociale pour maintenir aussi longtemps leurs vieux strapontins…etc.Le cauchemar des algériens, quant à lui, s’éternise. Nul n’est épargné par le chômage, la crise du logement, le pouvoir d’achat démesuré, l’injustice , la bureaucratie, la misère, la quête interminable d’un morceau de pain, la pénurie des denrées…etc.

En effet, Hocine Malti, ingénieur imminent des pétroles et vice président de la Sonatrach de 1972 à 1975, explique mieux que quiconque comment des tours bien gardées des dirigeants algériens,  assoiffés de l’or noir, sont érigées en panthéons autour des gisements  de Hassi Rmel,Hassi Messaoud,Zarzaitine Edjelah, et au-delà des murs « derrière les discours grandiloquents de lutte contre la corruption,dit-il,des pots de vins exorbitants puisés dans la manne pétrolière sont allés progressivement garnir les comptes bancaires des hommes du régime. Afin de perpétuer, ajoute-t-il, leur pouvoir en faisant main basse sur le pétrole et le gaz, surtout depuis les années 1980, ils se sont acharnés à faire de la véritable ressource intarissable de l’Algérie, ses hommes et ses femmes, une populace malléable et corvéable à merci.»(Histoire secrète du pétrole algérien-La Découverte)

Les pipelines du Sud, la partie cachée de l’iceberg, coulent à flots  vers les capitales européennes voire  transportés vers le vieux continent, mais  les recettes nettes des capitaux découlant des exportations d’hydrocarbures restent un secret des dieux; seuls les membres du sérail en détiennent la vérité sur les millions voire les milliards de dollars détournés pour asseoir, chacun à sa façon, son royaume hégémonique sur la destinée de tout un peuple. Sont-ils d’ailleurs en mesure d’expliquer aujourd’hui aux jeunes de la « révolution tranquille , pourquoi l’économie de l’Algérie est essoufflée et peine à décoller malgré tant de fonds émanant du pétrole et du gaz? Et si on cherchait la réponse ailleurs!

Dans son huitième rapport sur les flux financiers illicites des pays en voie de développement entre les années 2006 et 2015,la Global Financial Integrity,incrimine   l’Algérie parmi d’autres pays dont les entrées ou sorties d’argent sont douteuses voire illégales lors de transactions commerciales avec d’autres partenaires. Créée en 2006,l’agence  non gouvernementale basée à Washington, souligne dans son rapport qu’ elle «utilise une base de données plus détaillée publiée par les Nations Unies, ainsi que des mesures actualisées du Fonds monétaire international » pour étayer ses analyses et mener ses investigations.

Elle rendit public ses conclusions en janvier 2019 où  « Les pays africains, lit-on dans son rapport, figurant parmi les 30 premiers comprennent l’Afrique du Sud (5,9 milliards de dollars), l’Algérie (4,1 milliards de dollars) et la Tunisie (1,8 milliard de dollars) »  pointés du doigt en ce qui a trait à la circulation illicite des capitaux.

Dans le cas de l’Algérie, d’où vient et où est donc allé le 4.1 milliards de dollars? Quels stratagèmes les dirigeants oligarques du pays ont-ils utilisé pour détourner en catimini sous leurs propres pipelines des sommes aussi colossales? L’Histoire nous le dira-t-elle un jour?

La lutte des clans pour mettre la main sur le pétrole algérien ne date pas d’aujourd’hui. Cependant, elle s’est exacerbée les vingt dernières années avec l’arrivée de Bouteflika au pouvoir à l’aurore du nouveau millénaire où le prix du baril a connu son apogée. Et de toutes les années  phares où l’Algérie a enregistré les pics les plus distingués de la corruption, figure au palmarès justement le règne de Bouteflika, revenu aux commandes pour déconstruire ce qui restait de l’ère de Chadli Bendjedid. À cet égard d’ailleurs, Malti écrit noir sur blanc, sans mâcher ses mots que « la présidence d’Abdelaziz Bouteflika a vu le phénomène (corruption) changer d’échelle et atteindre des proportions inédites. Il ne pouvait être autrement, s’agissant d’un pouvoir bâti dès l’origine sur l’alliance entre deux clans de ripoux.Le premier, dit-il, piloté par un homme avide de pouvoir, qui avait été condamné par la cour des comptes pour détournement de deniers de l’état; le second dirigé par une nomenklatura militaire aux mains tachées de sang et en quête permanente des moyens d’effacer le passé.»

Finalement, l’Algérie , le pays d’un million et demi de martyrs, solidement coincée entre les griffes du népotisme clientéliste , paya le prix de la cupidité de ses dirigeants en laissant le peuple croupir dans la misère noire. La course effrénée pour rembourrer leurs palais de pétrodollars aveugla ces « deux pôles » dont parle Malti pour «s’accaparer la plus grande part possible de la rente pétrolière du pays, quitte pour cela à commettre les pires forfaitures.»

Quand est-ce que l’avènement de la démocratie mettra fin aux dérives financières et hémorragiques dans le pays, malade de ses dirigeants sans scrupules, déguisés en bienfaiteurs de la nation depuis 1962?Peut être que la grogne populaire et les manifestations qui soufflent pacifiquement sur le pays emporteraient tout sur leur passage!

 

Par Ali Atman, Enseignant à Montréal

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