Ma douce Algérie, une  identité amazigh, une Deridja miroir d’un passé multi culturel, l’Algérie des poly-colonies, 19 ans de passage espagnole, 315 ans d’emprise Ottomane,132 de colonisation française, 10 ans de guerre civile, l’Algérie est désorientée, désemparée, des coups d’état, des douleurs, de la précarité, de l’ambigüité, de la souffrance, une oligarchie dictatoriale déguisée en un éventail républicain, l’Algérie des scandales, des dérives, beaucoup de corruption et un divorce très compliqué entre le peuple et sa tutelle.
Il était 15 H 00 le 21/02/19, lorsque assise sur un siège déchiré d’un vieux bus qui me menait au centre hospitalo-universitaire d’Oran pour faire ma garde, j’aperçois en face de moi à travers une vitre brisée, dressé sur un immeuble d’une dizaine étages, le portrait géant de Mr. Abdelaziz Bouteflika, la cause n’est pas des moindre, nous sommes en pleine compagne électorale et Mr. Bouteflika malgré son état de santé précaire, se force à briguer un cinquième quinquennat.
Essayant de fuir du regard ce portrait sordide, je plonge mes yeux dans mon smartphone, qui m’informe à ma grande surprise qu’à Khenchela, dans les Aurès à l’est du pays, des manifestations pacifiques ont lieu depuis déjà quelques jour et ont pour principales revendications : la dissolution immédiate du gouvernement et le départ imminent d’un président figé dans sa fonction depuis 1999. Je note aussi la participation demain à une  méga marche pacifique dans les quatre coins du pays dont Oran, ma ville natale.
Désormais, tous les Algériens sont officiellement contre le système politique, la démystification de Bouteflika s’est faite petit à petit au fil des années, à du commencer en 2013,suite à un handicap causé par un AVC en 2013, Bouteflika a terni sa propre figure, autrefois considéré comme un patriarche adulé et démocrate, et actuellement portraitisé en un vieux sénile, infirme, aphasique au visage scénique, assoiffé de pouvoir, voulant faire d’une république une monarchie Bouteflikenne, bénéficiant de la bénédiction des militaires et des pilleurs de richesses, ayant l’emprise sur un peuple qui a développé il y a vingt ans le Syndrome de Stockholm. Je m’efforce d’oublier ce personnage sinistre en fuyant sur ce que YouTube me propose , d’abord, « le corps abattu sur un brancard posé au sol du colonel Amirouche, le grand martyr de la révolution, son père resté assit à ses pieds, le regard triste, cette scène observée notamment  par une cinquantaine de personnes entre Harkis et militaires de l’armé française, « Ma patrie, ton histoire est écrite par le sang des martyrs » je repense à Djamila BOUHIRED, à Zohra DRIF, au Colonel AMIROUCHE, au colonel LOTFI, à Ali la pointe, à Larbi Ben MHIDI.
Ce FLN rassemblait jadis l’élite du patriotisme et n’est actuellement qu’un vulgaire comité inintéressant d’ignares égocentriques, c’est donc avec le cœur lourd que je me rends ce jour là à ma garde, aux urgences  pédiatriques que je maudis, dans un endroit pommé du CHU d’Oran, une structure en parfait  état de délabrement.
Je me dirige vers la chambre de garde, où les rats cohabitent, afin de vérifier la trousse d’urgence et comme à son habitude elle ne contient dans son fond qu’un laryngoscope et un ballonnet défectueux, pas de médicaments d’urgence, pas de plateau technique.
Durant ces 16 heures de garde je verrais une centaine de patients, les nerfs à fleur de peau, affluer afin de bénéficier d’une prise en charge.
C’est à cause de ces conditions de travail indignes et précaires que je suis sortie dans la rue manifester en 2018 avec mes confrères mais à notre plus grand désarroi, le gouvernement OUYAHIA nous a usé, réprimé avec ses méthodes sanguinaires et anti démocratique qu’il lui sont connus.
Au fur et à mesure que ma garde avançait, les patients me tenaient informé de leur  souhait de participer en famille et en masse aux manifestations du lendemain, je m’abstenais bien entendu de tout commentaire. Cet hôpital, malgré son état de non enchantement, se doit de rester un lieu apolitique, mais j’avoue que durant mes moments creux, je me tenais informé de ce qu’il pouvait se dire au sein de cette populace.
Le 22/02/19, et à ma grande surprise, j’étais le témoin de la renaissance d’une nouvelle Algérie, les cieux ont finalement eu raison d’entendre les prières des saints. Une symbiose parfaite entre le peuple et sa patrie s’est conçue. C’était comme un deuxième 1er novembre, mais un 1er novembre beaucoup plus gai, festif et pacifique.
Ce jour là, les Algériens ont choisi de marcher par millions, main dans la main, rejetant fermement, anonymement et en masse tout label et toute idéologie. Pour la première fois depuis l’indépendance, et malgré ces décennies de répression, les rues étaient libres de toute crainte et de toute soumission.
Cette drôle d’Algérie que je viens de découvrir me plait fortement. Une fête nationale était à l’ordre du jour, diversité, musique, youyous, drapeaux, pancartes humoristiques, grands et petits ont défilé dans le plus grand calme, distribuant des bonbons et des fleurs aux forces de l’ordre, aujourd’hui quelle fierté de se sentir Algérien, quel honneur de voir la peur changer  de camp, le gouvernement Ouyahia a compris qu’il n’était plus légitime, Bouteflika depuis son lit d’hôpital à Genève a compris qu’il n’était pas un empereur, mais un président maudit.
Les Bouteflika ne sont pas une royauté, et c’est la rue qui désormais détient le pouvoir; l’Algérie est aux Algériens, la constitution n’est pas un carnet d’essaie, les FLNistes, opportunistes savent désormais que leur partie est du passé.
Ouyahia a joué et il a perdu, celui qui méprise son peuple doit partir, ce jour du 22 février j’ai compris que le sang des martyrs n’était pas vain, cette Algérie des incivilités, des dépassements, et de la violence, la rue la renie !
Durant les prêches des vendredis, même la religion était instrumentalisée, « il n’est pas possible de manifester, Dieu vous l’a ordonné ainsi » dit l’Imam-fonctionnaire à ses fidèles. A la grande surprise «  Que, tout ceux qui sont dans la mosquée arrêtent de prier, notre unique religion est l’Algérie » rétorqua le peuple en tutti quanti.
Pour  avoir respecté la volonté du peuple, Ouyahia a présenté sa démission, jusqu’àlors c’était son plus grand accomplissement, il est désormais quatre fois ex-ministre et il ferait mieux d’aller vivre lui et sa famille dans une jungle, loin des yeux du peuple qui le maudit me dis-je.
Les vendredis qui suivent furent plus démonstratifs, la colère du peuple a été renforcée  par les syndicats des travailleurs, les enseignants, les médecins, les chercheurs, les avocats et les magistrats, les employés de Sonatrach… La Rue était plus nombreuse et plus colorée.
Les Algériens continuent à envahir joyeusement les rues et cela jusqu’à la satisfaction de leurs revendications : La dissolution du gouvernement et du FLN, le départ de la famille Bouteflika, l’organisation de nouvelles législatives et la formation d’une nouvelle république, démocratique et laïque, loin de tout courant islamiste ou séparatiste.
L’esprit dogmatique des Algériens s’est volatilisé, l’Algérie sait que la transition est non sans risque, mais la liberté n’a pas de prix, quitte à prendre des risques, l’Algérien à de l’espoir et peut envisager sereinement son avenir après des années de tyrannie.
Avant le 22/02/2019 je pensais encore vivre au pays de Big Brother ou encore chez Garcia Marquez ; aujourd’hui La Rue m’a redonné foi en mon pays.
Par Amina FEDJER

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