Une démocratie ne peut être saine sans une mixité sociale qui permet aux élites, aux plus nantis et aux plus démunis de vivre ensemble, de s’éduquer dans les mêmes écoles et universités, de se soigner dans les mêmes hôpitaux, et de s’amuser dans les mêmes parcs. C’est justement dans ces arènes sociales anodines que se discutent et se négocient les enjeux de société. Le philosophe politique américain Michael Sandel a bien décrit ce phénomène.

Nous avons pourtant vu, depuis au moins deux décennies, que les différentes franges de la société algérienne se mélangeaient de moins en moins, au grand danger de la démocratie et de la citoyenneté. Les uns envoient leurs enfants dans les écoles publiques, les autres dans les écoles privées francophones. Les uns passent leurs étés dans les plages publiques bondées, les autres se permettent des baignades dans les complexes militaires et les fameuses résidences privées du pays accessibles sur invitation ou par connaissances. Les uns étudient dans les universités publiques tandis que les autres se permettre de côtoyer les meilleures écoles de formation privées algériennes.

Les uns passent leurs soirées dans les cafés huppés de Sidi Yahia, tandis que les autres jouent au domino dans le quartier. Ce problème a probablement été aggravé par l’ouverture de l’éducation, de la santé, et de certaines plages à des possibilités de privatisation, en imposant des barrières financières qui scindent naturellement toute société dans un contexte marqué par la paupérisation de la classe moyenne algérienne.

Celles et ceux qui naviguent entre ces deux réalités algériennes sont plutôt rares, tant les logiques de chaque réalité diffèrent fondamentalement. Mais lorsqu’il s’agit de sauver leur patrie, les Algériens sont en train de montrer qu’aucune barrière, fit-elle ancrée dans une injustice sociale grandissante, ne les empêchera de se réunir autour d’un objectif commun : redonner à l’Algérie sa grandeur. En effet, il est aujourd’hui intéressant de constater que toute l’Algérie, des plus nantis aux plus démunis, des plus éduqués aux moins éduqués, des élites à la masse, reprend les slogans, chants et messages que l’Algérie profonde a conçus et mobilisés dans les stades de football depuis au moins 2017, c’est-à-dire bien avant tout soupçon de révolution populaire, au moment même où les élites semblaient démissionnaires.

Deux constats émergent de cette réalité. D’une part, et à notre grand bonheur, les mobilisations populaires d’aujourd’hui brisent le mur de la séparation qui caractérisait jusque-là notre société et qui mettait en danger notre démocratie. D’autre part, notre jeunesse qu’on disait défaitiste, démissionnaire et dépolitisée est bien consciente de la gravité de la situation, et elle est même à l’affût du système et des problématiques de la société dans laquelle elle vit. Elle démontre ainsi avoir ce qu’il faut pour faire de ce pays un pays extraordinaire ! Sa conscience et sa façon de faire de la politique à son niveau dans les stades, en dehors des plateformes institutionnelles traditionnelles, ne saura être oubliée.

Aux futurs dirigeants de l’Algérie, à vous maintenant de canaliser cette énergie et intelligence collective vers une société civile ouverte où la démocratie s’exerce par tous les acteurs au profit de l’Algérie. Les jeunes des stades, c’est-à-dire principalement de l’Algérie profonde, ont donné une leçon de civisme, de politisation et de compréhension des rouages du système actuel. Il faut ainsi trouver le moyen de réconcilier cette Algérie profonde avec la politique, les institutions et les dirigeants, de sorte à aider les différentes franges de la société à dialoguer et débattre ensemble, chose qu’elles ne font plus depuis trop longtemps. La démocratie algérienne ne pourra que mieux se porter.

Par un simple citoyen algérien ayant connu et côtoyé ces deux réalités algériennes

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