Longtemps bridées par le régime socialisant de Boumediene, les disparités sociales étaient moins affirmées qu’au Maroc ou en Tunisie. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, l’entrée dans l’économie de marché ayant creusé les écarts. Les classes moyennes tendent à être laminées, classes aisée et pauvre à se renforcer. Longtemps discrète, la classe supérieure n’hésite plus aujourd’hui à montrer sa richesse, exhibant ses villas somptueuses en bordure des axes urbains (Ain Mlila), et ses grosses cylindrées dans les lieux publics. Les ports de plaisance sont saturés (Sidi Frej), il se construit chaque année en Algérie 400 piscines particulières.

De plus en plus il y a une Algérie des riches et une Algérie des pauvres. Mais elles sont étroitement imbriquées. C’est à l’échelle fine, locale, que ces disparités peuvent se lire au niveau territorial. Déjà en 1998, la grande « enquête pauvreté » menée par l’ANAT avait montré que, dans chaque wilaya, le chef-lieu était plus favorisé que le reste du territoire, que dans chaque commune le chef-lieu avait un niveau de vie plus élevé, que dans chaque ville les périphéries étaient défavorisées. On comprend que les blocages de routes et pneus enflammés soient devenus familiers aux Algériens. Si l’on essaie de dessiner une géographie des révoltes sociales, on constate que, de foyers limités et facilement identifiables, on est passé progressivement à une généralisation du phénomène à tout le pays.

D’autres territorialités apparaissent à l’échelle macro, c’est-à-dire celle de la région ou du territoire national. Nous aborderons d’abord celles qui sont liées au cadre réglementaire et sont menées sous l’égide, directe ou indirecte, des pouvoirs publics. Quelques tendances fortes se dégagent, parfois contradictoires.

Le fort repli de l’industrie

La phase socialisante avait été marquée par la construction d’un tissu industriel national, fondé sur les industries de base, structuré par filières, organisé en grosses unités publiques. Il était l’outil d’un aménagement territorial descendant loin vers le sud, gagnant loin au niveau des villes moyennes et petites. L’entrée dans l’économie de marché s’est traduite par l’ouverture des frontières. Le pays est entré dans l’ère des importateurs-exportateurs (plus de 31 000 recensés en 2009), en fait uniquement importateurs par conteneurs.

En moins de deux décennies, ils ont entraîné la ruine de la structure industrielle du pays: fermeture des petites unités wilayales ou communales, privatisation d’une partie des entreprises d’État, cession à des firmes étrangères. Dans tous les cas, cela s’est traduit par la réduction des effectifs employés: sidérurgie d’El Hadjar passant de 18000 à 7500 emplois; unités de Oued Hammine et Ain Smara près Constantine passant de 3000 à 700 et de 4000 à 800 emplois. La tuberie spirale de Ghardaia voit ses tubes invendus s’empiler dans ses entrepôts alors que l’on en importe pour les gazoducs. Les zones industrielles que l’on avait essaimées à travers le territoire sont aujourd’hui à moitié vides (Oum el Bouaghi, Tiaret). Au total, on estime à 400000 le volume de dégraissage d’emplois dans les entreprises industrielles et de services.

Ce recul est-il compensé par un renouveau du secteur privé? De nombreuses PMI nationales sont nées (secteur agro-alimentaire, briqueteries,…). Les investisseurs étrangers se sont montré frileux, réticents à racheter des unités devenues obsolètes, réticents à s’associer à des partenaires algériens pour créer du neuf. Et les seules grosses unités en cours de création ou en projet sont localisées sur le littoral (Alger et la Mitidja, Beni Saf, Arzew, Béjaïa). L’opération rénovation des Zones Industrielles n’a pas suffi à attirer dans l’intérieur les investisseurs: le site de Sougueur prévu pour une grosse raffinerie de pétrole vient d’être abandonné pour celui de Béjaia; le grand site de Tiaret où devait se construire dans les années 1980 une unité de véhicules particuliers est toujours vide, les pouvoirs publics peinent à y intéresser Mercedes.

Ainsi, le repli structurel s’est traduit par un repli territorial, l’espace industriel algérien s’est fortement contracté. Fin 2008, les entreprises étrangères inscrites au registre du commerce/industrie se concentrent pour 59 % dans la wilaya d’Alger, pour 70 % dans les 4 wilayates centrales. Cette concentration littorale est renforcée par le programme des unités de dessalement de l’eau de mer, comprenant 12 unités (capacité moyenne 200 000 m3/jour) par définition échelonnées le long du rivage. Elle est renforcée encore par les projets du secteur touristique, impulsés par les pouvoirs publics à travers l’étude des Zones d’Equipement Touristique et les aides à l’implantation.

Investisseurs étrangers (émiratis en particulier) ou nationaux sont frileux là encore. Le Ministère vient de donner son accord pour 430 projets (capacité 40 000 lits), mais la grande majorité sont situés sur le littoral.

Entré depuis une décennie dans l’ère du pétrole cher et doté de rentrées financières conséquentes, l’Algérie a cherché à concilier économie libérale et réponse à une forte demande sociale. Ayant renoncé au secteur productif, l’État s’est reporté sur le domaine où il est plus à même d’agir, celui des grandes infrastructures.

Pour ce faire, il a tout naturellement ressorti des tiroirs les grands projets d’infrastructure élaborés lors de la phase socialisante mis en veilleuse à la suite de la crise pétrolière. Il peut ainsi redéployer sur l’ensemble du territoire les grands chantiers, pourvoyeurs d’emplois et d’activités induites.

La réalisation phare du régime actuel est celle de l’autoroute W/E, qui sur 1200 km va relier la frontière marocaine à la frontière tunisienne. Réalisée par des entreprises chinoises et japonaises, elle répondra aux tensions sur la circulation dans la partie active du pays. Mais elle va contribuer à renforcer la concentration sur la zone nord du territoire. Cependant le reste du réseau routier couvre assez largement le territoire national. Le Sahara n’est plus à l’ère de la piste, Tindouf, Tamanrasset et Djanet sont reliées par routes asphaltées. Dans l’ensemble du pays, les dessertes rurales ont été multipliées, en montagne comme en zone semi-aride. On peut dire qu’aujourd’hui tous les villages d’Algérie sont reliés par route revêtue.

L’évolution du réseau ferroviaire va dans le même sens. Au cours de décennies récentes, il était devenu obsolète, n’assurant guère plus de 10 % du trafic global du pays. Les projets en cours lui prévoient un rôle nouveau: prise en charge de 25 % du trafic marchandise et 30 % du trafic voyageurs, dédoublement de la voie ferrée longitudinale d’une frontière à l’autre, rénovation et électrification des 3 voies transversales (Béchar, Laghouat, Touggourt, celle du Djebel Onk étant déjà électrifiée). Ces 3 rénovations sont quasiment achevées.

Deux autres programmes ont accompagné ce redéploiement vers l’intérieur et le sud. D’une part celui des aéroports qui ont été multipliés à travers le territoire, y compris dans les Hautes Plaines et le Sahara, au point que certains sont pour le moment nettement sous-utilisés. D’autre part, l’essaimage universitaire, la déconcentration des structures universitaires aboutissant aujourd’hui à doter presque tous les chefs-lieux de wilaya d’une université ou d’un centre universitaire. C’est ainsi que des villes comme Ghardaia, Ouargla, El Oued, Adrar ou Tamanrasset ont vu des universités d’une belle architecture être édifiées à leurs portes.

Paradoxalement, c’est l’infrastructure portuaire qui a le moins profité de ces grands investissements. Un certain nombre de petits ports de pêche ont été créés. Mais les ports commerciaux (Oran, Mostaganem, Alger, Béjaia, Skikda, Annaba) demeurent saturés, celui de Djendjen (Jijel) est sous-utilisé. Faute de pouvoir être accueillis dans les ports algériens, les grands porte-containers étrangers sont obligés de transiter dans les ports européens avant de dispatcher leur cargaison à destination de l’Algérie. Les ports algériens risquent un jour d’être éclipsés par ceux de Tanger-Med (Maroc) ou d’Enfidha (Tunisie).

Par Marc Côte, géographe français spécialiste des pays du Maghreb

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